LES DIVINITÉS LOCALES 13

PAÇUPATI. — Le foyer de l’activité brahmanique au Népal, son symbole et son quartier général à la fois, c’est Paçupati. Du point de vue brahmanique, le Népal est le pays de Paçupati, comme il est pour les bouddhistes le pays de Matsyendra Nàtha. Paçupati a même, sur son rival sécu¬laire, un avantage d’ordre national ; il est indigène. Il n’a pas fallu l’amener des pays lointains ; it est, comme la flamme de Svayambhû, une manifestation spontanée de la divinité. Le linga qui s’élève sur la rive droite de la Bag- mati, entouré d’un monde d’idoles, de temples et de chapelles, rappelle comme une relique authentique le séjour miraculeux de Çiva. Un jour que le dieu se trouvait à Bé- narès, la ville sainte et son séjour de prédilection, en com¬pagnie de Pârvatî son épouse, il lui prit fantaisie de se dérober à l’attention respectueuse des dieux ; il se trans¬porta au Népal, et se métamorphosa en gazelle dans le bois des Çlesmântakas. Les dieux inquiets s’élancèrent de tous côtés à sa recherche, et finirent par le connaître sous sa forme d’emprunt. Ils le prièrent, le supplièrent de retour¬ner avec eux soit au Kailâsa, son Olympe, soit à Bénarès, sa Jérusalem. Çiva leur échappa et bondit sur l’autre rive de la Bagmati. Les chefs des dieux se décidèrent alors à le saisir par la corne ; la corne éclata dans leurs mains. « C’est bien, dit Çiva; puisque j’ai résidé ici sous la forme d’un animal (paçu), je porterai ici le nom de Paçupati (animal- seigneur). » Visnu prit pieusement un des fragments de la corne éclatée et la dressa comme un linga ; les trois autres fragments furent transportés, pour être adorés comme des lingas : sur le bord de la mer du Sud, à Gokarna; sur le bord du fleuve Candrabhàga ; et dans le paradis d’Indra, à Amarâvatî. Tous les dieux accoururent pour rendre leurs hommages à Paçupati ; le Bouddha lui-même donna l’exem¬ple. Cela se passait dans des temps très anciens; pour¬tant des Yogis inspirés ont révélé la date de l’événement: 300 ans avant la fin du Tretâ-yuga, environ neuf cent mille ans avant notre époque. Un peu plus tard, Visnu et Brahma voulurent savoir jusqu’où pénétrait l’éclat qui émanait de ce linga; ils parcoururent tout l’univers sans arriver à le perdre de vue. Mais, dans la longue suite des temps, le temple primitif s’écroula, et cacha sous ses ruines la splendeur du linga. Une vache, qui allait tous les jours répandre son lait sur l’emplacement miraculeux, provoqua l’attention et la curiosité d’un berger ; il fouilla les décom¬bres ; l’éclat jaillit elle consuma; toutefois Paçupati était retrouvé. Le Népal avait alors pour roi Bhuktamâna, fon¬dateur de la dynastie des Rois-Bergers (Gopâla), qui avait reçu Ponction des mains de Ne Muni, éponyme et patron du Népal. Le premier souvenir historique qui se rattache à Paçupati semble être le nom du roi Paçupreksa deva, qui couvrit, dit-on, le temple de plaques d’or. La chronologie fantaisiste des Vamçàvalîs date cet événement de 1234 Kaliyuga, soitl 767 avantl’ère chrétienne! A partir de Paçupreksa deva, la Chronique enregistre une série de donations, de restaurations et d’embellissements : sous Bhâskaravarman, de l’or; sous Çankara deva le Sûryavamçi, une statue de Nandi ; sous Gunakâma deva le Thâkuri, une toiture dorée ; sous Sadâçiva, une nouvelle toiture, etc… Dès les inscrip¬tions les plus anciennes qui nous soient connues, les rois du Népal se vantent d’èlre « les favoris des pieds du Divin Paçupati1 ». Les plus anciennes monnaies du Népal pré¬sentent, en alternance avec le nom des rois, le nom de Paçupati, accompagné d’emblèmes parlants tels que Nandi, le taureau de Çiva, le trident de Çiva, etc. Paçupati est l’incarnation politique du Népal, comme Matsyendra Nâlha en est l’incarnation populaire. Toutes les dynasties, jus¬qu’aux Gourkbas mêmes, l’ont traité avec un égal respect et une égale ferveur: c’est un Gourkha, Râjendra Vikram Sâh, qui eut en 1829 la baroque idée d’offrir à Paçupati 125 000 oranges et de l’enterrer jusqu’à la tête sous cet amas de fruits. Vers 1 600, la bigote Gangâ Rânî, à qui on attribue la construction du temple actuel, fit tendre une sorte de ruban entre le temple de Paçupati et le palais de Katmandou, sur une longueur de quatre à cinq kilomètres, pour sanctifier sa demeure par une communication puri¬fiante. Elle suivait ainsi l’exemple donné dix siècles plus tôt par Çivadeva le Sûryavamçi. Un demi-siècle après Gangâ Ràni, Pratâpa malla renouvelait la même pratique. Comme Matsyendra Nâtha, Paçupati participe à la vie natio¬nale : au XIII siècle, le Népal est envahi par le roi de Palpa, Mukunda Sena; les Khas et les Magars qui forment ses troupes accumulent sans scrupule les horreurs et les abo-minations; Matsyendra Nâtha se tient coi, gagné par la courtoisie de Mukunda Sena qui lui a passé au cou une chaîne d’or. Mais Paçupati se charge de venger le Népal : sa face impitoyable (Aghora), celle qui est tournée vers le Midi, montre ses effroyables dents, et soudain la peste qu’il a ainsi déchaînée s’abat sur les envahisseurs et les décime en quinze jours. Mukunda Sena, épouvanté, prend la fuite, mais trop tard; il tombe mort à la frontière du Népal.

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