LES DIVINITÉS LOCALES 14

Paçupati, par sa popularité, s’est imposé au bouddhisme, comme Matsyendra Nâtha au brahmanisme. Le Svayambhû- Puràna prédit l’apparition sur le bord de la Bagmali, dans le Mrgasthala, d’un Lokeçvara « qui aura l’empire des trois mondes; Hari, Hara, Hiranyagarbha, Ganeçal’entoureront, et aussi les yoginîs et les Mères en troupes nombreuses ; et sa face tournée au Midi sera sans pitié; il recevra les hommages des Brahmanes indigènes, des Bhattas, des Ksatrivas, des Çûdras mêmes, et son nom sera Paçupati » (ch. vin). C’est à l’intervention charitable du Bouddha que Paçupati dut son salut, quand le démon Virûpâksa pour¬suivait tous les emblèmes de Çiva de sa rage insatiable. Le Bouddha, pour sauver Paçupati, le couvrit de sa propre coiffure ; et Virûpâksa s’inclina humblement devant l’idole déguisée. « C’est pourquoi tous les emblèmes de Çiva sont un peu penchés de côté, à l’exception du seul Paçupati. » Et c’est aussi pourquoi les brahmanes orthodoxes d’à pré¬sent, conservateurs obstinés des formes traditionnelles pour être plus libres de transformer le fond, continuent à décorer Paçupati une fois par an, le 8 kârtlika de la quin¬zaine claire, d’une coiffure bouddhique pour lui adresser leurs hommages.
Le Paçupati du Népal se relie au moins par son nom aux époques lointaines du panthéon védique. Les hymnes du Yajur et de l’Atharva désignent sous le nom de Paçupati une des formes de Budra ou d’Agni, de Budra surtout, divinité violente et farouche qui menace de ses traits funestes le bétail précieux. Le taureau qui reste dans la my¬thologie classique et dans le culte moderne associé à la personne et à la légende de Çiva traduit sans doute en image les antiques relations de Rudra et du bétail. Dans la cour du temple de Paçupali, devant la porte d’entrée du sanctuaire, se dresse une statue colossale de Nandi, la monture et le serviteur du dieu. Mais du panthéon védique au panthéon népalais il y a loin, et le trait d’union manque. Entre les deux Paçupali, les intermédiaires réels sont les Pâçupatas. Les Pâçupatas sont, d’après l’excellente défini¬tion qu’en donne un disciple de Hiouen-tsang, « des [ascètes] qui se couvrent de cendres; ils s’en couvrent tout le corps, et tantôt rasent, tantôt conservent leurs cheveux. Ils portent des habits sales et usés, qui diffèrent seule¬ment de ceux des autres en ce qu’ils ne sont pas rouges. Ces sectaires adorent le dieu Maheçvara ».
La secte des Pâçupatas est ancienne. Le Mahâ-Bhârata met leur doctrine sur le même rang que les Vedas, le Sân- khya, le Yoga et le Pàiïcarâtra, comme l’enseignement authentique de Çiva (XII, 13702); c’est Çiva en personne, l’époux d’Umà, le maître des Bluitas, qui a publié la doc-trine Pàçupata (13705) ; elle se caractérise pardes pratiques d’une austérité farouche (10470). Les Purànas s’accordent à en proclamer l’orthodoxie. Les ouvrages canoniques de la secte sont encore inconnus; mais Màdhava en a donné un résumé systématique dans un chapitre du Sarva-dar- çana-samgraha. Sous un placage de notions philosophiques, la doctrine des Pâçupatas y apparaît comme une méthode pratique d’ascétisme intense : le Pàçupata doit éclater de rire, danser, mugir, ronfler, trembler, jouer l’amoureux, parler absurdement, agir absurdement, etc. Au VII siècle, Hiouen-tsang rencontre des Pâçupatas au lvapiça, en Jâlandhara (où ils sont les représentants ex¬clusifs du brahmanisme), en Ahieehatra, en Mahàrâstra ; la secte est puissante et répandue. Bâna, à la même époque, signale la présence de Pâçupatas au camp de Harsa. Ils apparaissent dans l’histoire du Cachemire dès le VI siècle A En 609 J.-C. un prince de l’Inde Centrale, Buddharâja, de la noble famille des Kalacuris (Katacchuri) vante son grand-père krsna ràja comme un fervent de Paçupati. Une inscription du Cambodge, des environs de l’an 900, et qui règle l’ordre de préséance dans un temple çivaïte place l’âcârya Çaiva et le Pàçupata immédiatement à la suite du brahmane. Au XI siècle, le savant Lakulîça ou Nakulîça réforme la secte et lui donne un regain de vie; parti des environs de Madras, le mouvement de rénovation gagne le Mysore, s’étend au Guzerate et rayonne bientôt sur l’Inde entière. Une recrudescence des relations entre le Népal et le Deccan suit le réveil du çivaïsme dans le Sud de l’Inde. Plus nombreux que jamais, les yogis prennent le chemin de l’Himalaya, cher à Çiva. Derrière les yogis marchent les conquérants. C’est le moment où Nânya Deva le Karnataka vient fonder une dynastie au Népal même, ou du moins au seuil du pays (1097). Les princes du Dekkhan, Someçvara III Bhûloka Malla, Bijjana, Jaitugi, se flattent tour à tour au cours du XII siècle d’avoir réduit le Népal en vasselage, par l’action des confréries religieuses sans doute plus que par la violence des armes. Les tradi¬tions qui relient le Népal à l’Inde du Sud sont alors inven¬tées ou remises en circulation: on raconte qu’un des premiers rois du Népal mythique, Dharmadatta, venait de Conjeveram (Kânci) et y avait régné d’abord; on insiste sur la communauté d’origine du linga adoré à Paçupali, et du linga adoré à Gokarna, sur la côte septentrionale du Canara ; on découvre au Népal un épanchement lointain de la Godâvarî ; il n’est pas jusqu’au bois consacré par la métamorphose de Paçupali qui ne rappelle une forêt illustre du Dekkhan, le Çlesmâtaka-vana, où Pulastya, le père du démon Ràvana, se mortifiait par de sévères pénitences. Les souvenirs et les personnages du Ràmàvana se localisent à l’envi au Népal; le Népal finit même par fraterniser avec Lanka. Les Bouddhistes se piquent au jeu et introduisent dans l’histoire du Népal le marchand Simhala, éponyme de Geylan, et célèbre parmi toutes les existences antérieures du Bouddha. Après la restauration des Mafias, Paçupali devient un véritable fief des religieux çivaïtes du Dekkhan. Yaksa Malla « nomme des brahmanes Bhattas, originaires du Sud de l’Inde, comme prêtres de Paçupati-Nàtha » pour se conformer aux règlements élaborés jadis par Çankara âcârya quand il était venu au Népal, au cours de sa tournée triomphante de controverses contre les hérésies: il avait alors chassé les bhiksus de Paçupali et avait institué à leur place des brahmanes du Dekkhan. Sous Ratna Malla, iils de Yaksa Malla, « un svâmin du nom de Somaçekhara Ânanda, originaire du Dekkhan, et versé dans le rituel tantrique du Khodhà-nyàsa, vint au Népal et fut nommé prêtre de Paçupati. On lui donna le titre de guru. Cepen¬dant deux Névars, en qualité de Bhàndâris, devaient lui servir d’assistants dans les cérémonies; deux autres Névars furent chargés de gérer les biens et les trésors du temple». Un siècle plus tard, vers 1600, un nouveau svâmin, égale¬ment versé dans le Khodhà-nyâsa, vint encore du Sud de l’Inde; il s’appelait Nitya Ânanda. Gangâ Rânî le nomma prêtre de Paçupati. De même, au cours du xvne siècle, « le svâmin Jfiâna Ânanda, expert en Khodhà-nyâsa, vint du Sud de l’Inde à Paçupati. Pratàpa Malla l’examina et le nomma prêtre du temple ».

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