LES DIVINITÉS LOCALES 15

L’histoire positive du Paçupati népalais en laisse entre¬voir l’origine probable. Paçupati, tout comme Matsyendra Nâtha, est l’œuvre de ces yogis vagabonds, philosophes, charlatans, prestidigitateurs, illuminés, qui ont fait et maintenu à travers les temps, en dépit des accidents de surface, l’unité profonde de l’Inde. Attirés vers l’Himalaya que remplissait la présence de leur dieu, en route vers la cime inaccessible du Kailâsa ou vers le lac glacé de Gosain-than qui montre sans la laisser atteindre une image naturelle de Çiva, les yogis substituèrent leur dieu à une divinité indigène. Peut-être ce nom de Paçupati rappelle- t-il encore par transparence un génie protecteur des trou¬peaux, contemporain des tribus pastorales qui peuplèrent jadis la vallée, comme elles peuplent encore les districts montagneux du voisinage. La métamorphose du dieu en bête (mrga) traduit peut-être à la manière brahmanique l’incorporation au çivaïsme d’un culte local rendu à des animaux ; les éléments de ce culte ancien se seraient répar¬tis par différenciation entre le dieu Çiva et le taureau Nandi qui lui sert de monture, de compagnon et de gardien vigilant. Peut-être ce nom commémore-t-il seulement, comme une empreinte résistante, l’œuvre propre des yogis Pâçupatas. Toujours est-il qu’il atteste et qu’il montre en œuvre les procédés d’expansion de l’Inde ancienne et la continuité des efforts des missionnaires brahmaniques.
NARAYANA. — Visnu, le concurrent et l’égal de Çiva dans la mythologie classique de l’Inde, n’a pas réussi à prendre une personnalité aussi vigoureuse et aussi sail¬lante au Népal. Au lieu de se condenser dans une figure de choix, son culte et sa légende se sont éparpillés. Sous le vocable de Nârâyana, il est populaire dans toute la vallée, et parmi toutes les classes de la population. Mais quatre de ces Nârâyanas l’emportent en sainteté et en réputation sur tous les autres: Cangu-Nârâyana, Çesa-Nàrâyana, Icangu-Nârâyana, et Cayaju-Nârâyana. Cangu-Nârâyana est sans contestation le premier de tous. Le temple qui lui est consacré s’élève sur le Dolâgiri, à l’extrémité orien¬tale de la vallée, entre Bhatgaon et Sankou. Visnu y est associé à la déesse Chinna-mastâ « Tête-Coupée ». Le Ne- pâla-mâhâtinya raconte qu’en effet Visnu y eut la tête coupée par un brahmane irrité, en application de la loi du talion: le dieu, dans un mouvement de colère, avait coupé la tête d’un démon (Daitya) de caste brahmanique, qui était disciple de Çukra; et Çukra, froissé, avait maudit le meurtrier. Garuda, qui sert de monture à Visnu et qui lui est toujours associé comme Nandi l’est a Çiva, a par un traité en bonne et due forme avec les serpents, ses enne¬mis séculaires, assuré à la colline le privilège de posséder des serpents sans venin. Les Bouddhistes du Népal ont adopté Cangu-Nârâyana comme ils ont adopté Paçupati ; Visnu ne sert qu’à y manifester la puissance d’Avalokiteç- vara. Un jour que Garuda luttait avec le Nâga Taksaka, comme il était sur le point de triompher, grâce à l’aide de Visnu, le Lokeçvara compatissant intervint, conclut un accord entre les adversaires, passa Taksaka au cou de Ga¬ruda; Visnu, porté sur sa monture, prit sur ses épaules, en signe d’humiliation, le Lokeçvara ; et soudain un griffon apparut, qui souleva les trois divinités superposées et s’en alla les déposer au sommet du Dolâgiri. Un groupe sculpté atteste encore aux fidèles la réalité de l’événement. Le pilier à inscription du roi Mâna deva, dressé devant le temple, atteste d’autre part aux esprits critiques l’anti¬quité du culte local.
Une inscription d’Amçuvarman, qui stipule une donation à Jala-çayana, garantit aussi le long passé de Visnu sous ce vocable. Pour la tradition indigène, l’origine du Jala- çavana remonte bien plus haut: c’est sous Dharma dalla de Kâficî, roi mythique de l’imaginaire Viçàla-nagara, qu’un yogi édifia le premier sanctuaire de Jala-çayana, au pied du mont Sivapuri. Leroi Vikramajit, autre héros de contes, fit un étang avec une image de pierre à quatre bras; son successeur Vikramakesari vit l’étang se dessé¬cher tout d’un coup; inquiet, il consulta les sages, apprit que le dieu réclamait un sacrifice humain, et se dévoua comme victime. L’histoire réelle semble commencer avec le roi Haridatta vanna, de la dynastie Sùryavamçi, qui se distingua par son zèle pour Nârâyana. Une nuit Jala- çayana lui apparut en rêve, et lui révéla la place où il gisait sous les décombres; le roi ordonna de déblayer, et la statue reparut au jour. Par malheur un coup de pioche maladroit avait brisé le nez; on se garda de réparer Laccident, et le Jalaçayana d’à présent a toujours le nez cassé. Haridatta donna à l’image le nom de Nîlakantha, nom inattendu, puisqu’il s’applique exclusivement à Çiva; mais le syncrétisme religieux du Népal apparaît encore à ce trait: avec ses quatre bras et les attributs ordinaires de Visnu, la statue étendue au milieu d’un étang n’en rappelle pas moins le Nîlakantha authentique qu’on adore au lac du Gosain-than. Jala-çayana n’est plus connu que comme « le Vieux Nîlakantha » (Budhâ-Nîlakantha), depuis qu’au XVII siècle le roi Pratàpa iMalla a installé « le Nou¬veau Nîlakantha » (Bâla-Nîlakantha ou Bâlajî). Pratàpa Malla avait fait sculpter dans la cour de son palais de Kat¬mandou, au milieu d’un bassin, une réduction du Nîlakan¬tha; puis il y avait amené, au prix d’un labeur obstiné, l’eau de l’étang sacré. Le Vieux Nîlakantha lui apparut alors en songe et l’avertit que si jamais un roi du Népal venait le visiter, ce roi mourrait fatalement d’une mort prompte. Depuis lors, c’est le Nouveau Nîlakantha, Bâlajî, qui reçoit aux jours prescrits la visite des rois.

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