LES DIVINITÉS LOCALES 16

C’est sous l’aspect de Krsna, que Visnu est le plus inti¬mement mêlé à l’histoire légendaire du Népal, Krsna, et surtout Pradyumna son fils, sont les héros d’un roman épique et galant, comme il sied au cycle krichnaite, et si populaire qu’il sert de noyau aux deux grandes compila¬tions religieuses du brahmanisme népalais : il occupe huit chants (VI-XI1I) dans le Paçupali-Puràna, et six chants (VII-XII) dans le Nepàla-mâhàtmya. Siirya ketu, roi de Çvetakà dans le Campakàranya (Champaran), et fervent adorateur de Visnu, est assiégé par Hamsadhvaja, roi de Mithilâ (Tirhout); dans sa détresse, il invoque le ciel. Nàrada, l’infatigable messager, accourt du paradis, et lui conseille de se retirer à la source de la très sainte Bagmati, sur le mont de- la Cime-au-Lion (Mrgendra-çikhara), con¬sacré jadis par la présence de Visnu, dans son avatar d’Homme-Lion (Narasimha); déjà Prahlàda, la pieuse pro¬géniture du démon Hiranya kaçipu, a éprouvé la sainleté du lieu; les mortifications qu’il y a pratiquées ont arra¬ché à Çiva un éclat de rire joyeux, qui a fait jaillir la Bag¬mati. Sùrya ketu obéit; il s’enfuit de sa capitale avec la belle Candràvali, sa tille.
Dans la vallée du Népal que domine la Cime-au-Lion régnait alors un démon puissant, maintes fois vainqueur des dieux, Mahendra damana; sa capitale était Suprabha, au pied du Candragiri, là où s’élève aujourd’hui Thankot. La sœur de ce démon, Prabhàvatî, était une princesse d’incomparable beauté. Par une de ces sympathies mys¬térieuses où se plaît le roman hindou, elle s’était éprise sans l’avoir jamais vu de Pradyumna, le fils de Krsna. Pour distraire sa sœur, consumée d’un amour qu’il ignore, Mahendra damana arrête le cours de la Bagmati et trans¬forme la vallée submergée en lac de plaisance. A son lotir, instruit par un entremetteur complaisant des charmes de Candràvali, il tombe amoureux de la princesse cl prétend obtenir sa main. Sùrya ketu, qui répugne à une pareille alliance, invoque encore une fois Nàrada. Nàrada le ras¬sure, lui promet que Pradyumria seul sera son gendre ; puis il se rend auprès de Prabhàvali et lui prédit aussi le succès de sa passion. Une guerre éclate. Sous la conduite de Pradyumna, les dieux triomphent enfin. Krsna vient de Dvârakâ féliciter son fils. La Bagmati lui adresse une prière : « Tu peux à ta volonté, ô Hrsîkeça, ou réunir, ou séparer les terres. Ouvre-moi un chemin que je rejoigne la Gangâ. » Krsna d’un coup de son disque disjoint les montagnes et la Bagmati s’écoule. Un démon, Kacchapa, prétend jeter le Dolâgiri dans l’espace; Krsna plante un linga, comme un clou, dans la montagne et l’affermit : telle est l’origine du Kîleçvara. Il dresse encore d’autres lingas commémoratifs (le Svarneçvara, le Gopàleçvara), adopte comme territoire sacré la portion méridionale du Mrgaçrnga à Paçupati, pour être associé avec Çiva dans un culte commun. Nemi, comme le symbole même du Népal qui a pris son nom, s’écrie : « Qui voit Hari (Visnu) sous la forme de Hara (Çiva), et Hara sous la forme de Hari, il est vichnouite et il est çivaïte. Quiconque distingue entre Hari et Hara est un misérable, un mécréant, un hérétique; l’enfer est sa voie ! » Et Paçupati en personne approuve ce langage. Le séduisant Pradyumna épouse ensuite les deux princesses; Krsna ramène Sûrva ketu à Çvetakâ, et Hamsadhvaja retourne à Mithilâ.
Le cadre est sans doute banal ; les Purânas et les Mà- liâtmyas annexes regorgent de pareilles aventures. Ce n’en est pas moins une surprise que de rencontrer les mêmes personnages groupés dans un récit analogue, mais consacré à la glorification d’une région lointaine, dès une époque assez reculée. L’auteur d’une biographie de Vasu- bandhu traduite en chinois par un disciple immédiat de ce docteur entre 557 et 569, rapporte les amours de Visnu avec Prabhàvati, sœur de (Mahà) Indra damana, comme l’origine du nom de Purusapura, la moderne Pechaver, aux confins Nord-Ouest de l’Inde. L’antiquité du maté¬riel pouranique se trouve ainsi brillamment démontrée, et subsidiairement aussi le sans-gêne des brahmanes à transporteries mêmes légendes d’un point à l’autre. Le nom sanscrit de Prabhàvatî, donné à un petit ruisseau au Sud de Palan, le Nakku Khola, a pu suggérer l’application locale d’un roman connu.
Visnu vient d’apparaître associé et même confondu avec Çiva; plus fréquemment encore, il entre en rapports éga¬lement étroits avec le Bouddha. La légende de Cangu Nârâyana a déjà montré le dieu brahmanique aux prises avec une divinité du panthéon bouddhique, et qui sort humilié de l’aventure; mais l’aventure remonte trop haut pour imposer la conviction aux esprits indécis. Un épisode plus récent est venu prouver aux bouddhistes hésitants la supériorité de leur personnel divin. Vers le début du XIV siècle, un peu avant l’invasion de Harisimha deva (1324), un couple de braves gens qui vivait à Katmandou trouva un beau jour sa provision de combustibles trans-formée par miracle en lingots d’or. Ils voulurent témoigner leur gratitude aux dieux, auteurs de ce miracle; mais là cessa leur accord. Le mari penchait pour le Bouddha, la femme pour Nârâyana. Il fallait choisir. Ou décida de soumettre les deux divinités à une sorte d’ordalie: le mari planta une graine de bhîmpâtî ; la femme, une graine de tulsî; chaque dieu n’avait qu’à manifester sa puissance à l’aide de sa plante favorite. La bhîmpâtî, chère au Bouddha, germa la première. La preuve était irréfragable ; la femme céda sans s’obstiner davantage, et une grande fête célébra le triomphe de Bouddha sur son rival.

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