LES DIVINITÉS LOCALES 17

L’épreuve était indispensable: fidèles à leur tactique, les brahmanes avaient dessiné à l’entour du Bouddha un mouvement enveloppant; impuissants à renverser leur adversaire, ils s’étaient résignés à l’accepter afin de l’ab¬sorber. Le système commode des avatars leur permettait de représenter le Bouddha comme une incarnation de Fisnu. Le Nepâla-mâhâtmya (I) montre parmi la foule des dieux accourue pour saluer Paçupati « Janârdana (Krsna) qui était arrivé du Saurâstra (Kathiawar) sous la forme du Bouddha (Buddha-rûpî). » L’adaptation brah¬manique de l’histoire du Bouddha à l’usage du Népal était exposée dans un Purâna spécial qui n’a été retrouvé que pour être aussitôt perdu; le manuscrit de « cet ouvrage rare et précieux » que Kirkpatrick avait pu se procurer au Népal n’est entré dans la collection des manuscrits de Fort-William que pour y disparaître. Heureusement, à défaut du texte, nous en avons tout au moins une analyse partielle due au P. Marco délia Tomba. D’après lui, « le Buddha-Purâna est le treizième des Purânas ; il traite de la neuvième incarnation de Visnu en Bouddha, divinité muette. I1 rapporte comment un certain roi appelé Surgh- dan (Çuddhodana) avait une femme nommée Mahàdevî, ce qui veut dire la Grande Bhavâni, laquelle fut la femme de Mahâdeva dès le principe de la création. Or il vint à celle Mahàdevî sous le bras une chose, qu’elle ne savait pas elle-même ce que c’était. Un jour, en élevant le bras pour cueillir un fruit à un arbre, il lui tomba de sous le bras un fils qu’on appela Bouddha, parce qu’il naquit muet et qu’à partir de la naissance de cet enfant toutes les sta¬tues des idoles devinrent muettes. Cependant, dans l’his¬toire, on le fait parler en dépit de son nom. Ce Bouddha une fois né, son père (putatif, je pense) devint fort riche. Quand l’enfant fut arrivé à douze ans on lui chercha une femme; mais il s’obstinait à déclarer qu’il ne voulait pas d’autre femme que la fdle d’un certain géant, nommée Parameçvarî. A la fin le père du Bouddha fut obligé de demander au géant sa fille en mariage pour son propre fils. Le géant la refusa; le Bouddha voulut l’avoir de force. I1 se livra une bataille et le Bouddha d’un seul coup de pied jeta l’éléphant du géant à 16 milles; et il fit de même avec tous les autres géants. Le géant, voyant qu’il ne pou¬vait pas triompher par la force, proposa une bataille d’ar-gumentations théologiques, pour laquelle il présenta ses docteurs ; mais ceux-ci furent vite vaincus par le Bouddha, et à la fin le Bouddha enleva la fille des mains du géant son père. Les deux (dieux?) jaloux essayèrent par tous les moyens d’enlever au Bouddha sa femme, mais ils ne le purent. Le Bouddha s’en alla ensuite faire pénitence en diverses parties du monde ; dans un endroit il resta 37 037 600 années pénitent. Et pourtant ce Bouddha a existé après Krsna, depuis lequel on compte 4 830 ans ! Habitude de Gentils de grossir le nombre des zéros à leur fantaisie! La pénitence du Bouddha était si recueillie que toute chose en était comme dans l’extase : si bien qu’il ne tombait plus de pluie sur la terre. Les dieux voulurent à tout prix l’interrompre : le dieu Indra lança une pluie de feu, mais elle se convertit en fleurs; il décocha flèches et foudres, mais sans réussir à l’atteindre, sauf à un doigt de pied; la gangrène se mit à la plaie, et la volaille venait becqueter la vermine. C’est pourquoi les Gentils ne man¬gent pas de poulet. Quelques jeunes personnes allèrent pour le séduire, mais en approchant elles se changèrent en vieilles bêtes. Les géants voulaient le transporter avec le terrain tout entier, mais ils échouèrent. Ils envoyèrent une grande armée ; mais arrivée là, elle tomba, qui d’un côté, qui de l’autre. A la fin, les dieux, voyant que toute tentative était inutile, y allèrent tous ensemble: Brahma pour l’honorer lui servait de balayeur, Visnu de sonneur de trompe, Malnideva de porteur d’ombrelle (et pourtant le Bouddha n’était autre que ce même Visnu incarné) ; les autres dieux, qui de chanteur et qui de danseur. Ainsi ils purent le distraire et remirent toutes choses en leur cours naturel. Les Bouddhistes, c’est-à-dire ceux qui suivent ce Bouddha avec une particulière dévotion, comme les Tibé¬tains et les montagnards, vénèrent encore un certain Ma- cendrnak (Matsyendra Nâtha)… » Voilà ce qu’est devenue la biographie du sage de Kapilavastu, accommodée par les Brahmanes et résumée par un Père Capucin ! Un ramassis de contes banals et de merveilles puériles.
Ainsi Visnu, qui avait été déclaré identique à Çiva, est encore devenu identique au Bouddha. Mais la fièvre d’iden¬tités qui tourmente le génie hindou exigeait une troisième équation, entre Çiva et le Bouddha. Cette équation, le Ne- pâla-màhâtmya (I) la proclame par la bouche de Pârvatî. « Satisfaite des austérités du Bouddha, la fille d’Himâlàya lui dit: Tes pratiques sont bonnes; demande une faveur à ton choix. Le saint répondit: Que les gens de ce pays-ci se conforment à ma loi! La Bienheureuse qui chérit ses dévots dit alors au Bouddha: « Ce territoire sacré d’ici, c’est Çiva qui l’a créé; toi, tu y as pratiqué l’ascétisme. Donc, sur ce sol incomparable, les dévots de Çiva seront les dévots du Bouddha. Point de doute ! » Cette fois, le cycle est achevé : Visnu, Çiva, le Bouddha se rapprochent, se pénètrent, se confondent sous le patronage auguste de la Grande Déesse que tous les cultes honorent.

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