LES DIVINITÉS LOCALES 18

DEVI. — La Déesse, Devï, doit sans doute à son sexe le privilège d’une popularité universelle dans l’Inde; vierge et mère, elle a la grâce et la dignité. Épouse de Çiva, elle l’accompagne fidèlement sans lui être enchaînée, et consent volontiers à partager son culte avec d’autres associés. Aucun des dieux, si grand qu’il soit, n’a jamais obtenu l’honneur de porter dans le panthéon hindou le titre exclu¬sif de Iteva, de Dieu par excellence. Devî seule n’a pas besoin d’une autre désignation; tous les cultes la recon¬naissent comme la Déesse. Elle n’en aime pas moins à être adorée sous de multiples noms, qui expriment la variété de ses attributs ou de ses fondions, ou qui rappellent les innombrables épisodes de sa vie accidentée. Sous le vo¬cable de Guhyeccarî, Nolre-Daïue-du-Secret, elle est la patronne antique du Népal. Mafijuçrî la découvrit et la vénéra, cachée dans la racine du lotus qui portait Svayam- bhù, manifestée pourtant dans la source limpide qui s’échappait du sol. La ville de Deva-patlana (Deo Palan) s’éleva plus tard sur l’emplacement merveilleux; mais la déesse ne cessa pas d’y recevoir un culte consacré par l’antique tradition. Les brahmanes, qui n’admettent pas l’histoire de Mafijuçrî, n’en ont pas moins une raison d’adorer la Déesse au même lieu. Quand Devî, dans une existence antérieure, était la fille de Daksa, son père man¬qua grossièrement d’égards à Diva son époux; froissée dans son amour et dans sa dignité, la déesse se donna la mort en demandant de renaitre avec une meilleure parenté: elle devint alors la tille d’Himâlaya. Instruit du suicide de sa bien-aimée, Çiva s’arracha à ses macérations ascétiques pour voler vers le bûcher ou Devî était montée volontaire¬ment, donnant aux épouses vertueuses un éclatant exemple ; il recueillit dans ses bras le corps à demi consumé et retourna, chargé de son précieux fardeau, vers la cime du Kailâsa ; mais les membres brûlés tombèrent un à un le long de la route. L’organe secret (guhya) de la déesse yint tomber sur le bord de la Bagmati ; le sol se referma jalousement sur la sainte relique ; mais un temple marque le site, et dans le sanctuaire un lotus à huit pétales décorés de syllabes mystiques porte un triangle emblématique que les brahmanes adorent comme le symbole de la vulve génératrice, tandis que pour les Bouddhistes il exprime la Triade sacrée, le Triple-Joyau. L’Alphabetum Tibetanum (p. 194) donne une image de ce lotus, due aux Capucins du Népal, et décrit aussi d’après leur témoignage la mul¬titude des lidèles qui se presse à toute heure dans le temple ; indigènes ou pèlerins venus de loin, hommes et femmes répandent à pleines mains leurs offrandes sur la cavité profonde qui s’ouvre en triangle; mais les offrandes, absor¬bées par un artifice aisé, disparaissent sous les yeux des fidèles émerveillés; et Devî reste insatiable, sans se lasser d’être fécondée non plus que de produire. L’exégèse, à vrai dire, varie avec les sectes; les Bouddhistes instruits, si tant est qu’il en reste, saluent Guhyeçvarî comme une incarnation de Prajûâ, la science, ou de Dharma-devî, la déesse de la Loi, et comme identique à Àrya-Tàrà; mais le vulgaire qui ne raffine point apporte à la déesse, de l’hindouisme comme du bouddhisme, le même hommage ardent.
Un des noms de Devî les plus populaires dans l’Inde entière, c’est DurgA, la Mal-accessible ; soit que ce vocable exprime la nature mystérieuse, inconcevable, de la Mère Universelle, soit qu’il indique l’aspect terrible de cette divinité, aussi formidable aux méchants que favorable aux bons ; pour combattre les démons et pour en triom¬pher, elle n’a pas hésité à lutter avec eux d’horreur et de férocité. Durgà est souvent adorée sous la désignation de Nava-Durgâ « Neuf-Durgâs » comme une sorte d’être col¬lectif où se combinent neuf personnalités. Le Népal a adopté ce vocable, mais il a glissé sous cette rubrique d’emprunt une combinaison locale de neuf « Notre-Dame » qui diffèrent de la liste usuelle. Ce sont: Vajreçvarî, Ivoteçvarî, Jhankeçvarî, Bhuvaneçvarî, Mangaleçvarî, Vatsaleçvarî, Râjeçvarî, Jayavâgîçvarî et enfin Guhyeçvarî. Elles n’ont pas toutes acquis une égale notoriété, quoi¬qu’elles prétendent à une égale antiquité: Çivadeva le Sû- ryavamçi aurait institué, ou, pour parler le langage des chroniques, ressuscité ces neuf cultes. La première après Guhyeçvarî est à coup sûr Vatsaleçvarî (Vacchleçvarî) que Çivadeva adorait déjà comme « la principale divinité du Népal » ; il institua même en son honneur un sacrifice humain qui devait se renouveler tous les ans; un de ses successeurs, Yiçva deva, voulut supprimer cette cérémonie barbare, mais les hurlements de la déesse le ramenèrent bien vite au respect de la tradition. Jaya Yâgîçvarî est la divinité tutélaire de Deo Patan : elle passe pour venir du lac Mânasa, sur le plateau tibétain.
Mais la nomenclature des Nava-durgâs est loin d’épuiser la liste des Notre-Dame Népalaises; à l’époque de la fon¬dation de Katmandou, le roi Guna kàma deva« ressuscita » une autre série de Nava-durgâs. Les plus notables des Içvarîs hors cadre sont : Ksetrapâleçvarî, divinité protectrice du sol; Kankeçvarî, adorée aussi sous le nom de Rakta- Kâlî et honorée annuellement d’un sacrifice humain ; Kuli- çeçvarî; Maheçvarî; Candeçvarî, qui a pour résidence originelle (pîtha) la vallée de Banepa, à l’Est du Népal; c’est de là que Guna kâma deva l’amena au Népal; c’est de là aussi qu’elle répandit sa protection sur les premiers Mallas. Mâneçvarî est la protectrice des Licchavis, prédé¬cesseurs des Mallas; mais en recueillant la couronne, la nouvelle dynastie ne négligea pas d’adopter la patronne du clan royal qu’elle remplaçait. La dynastie de Harisimha deva introduisit encore par surcroît une nouvelle forme de Devî; son nom. soigneusement tenu secret, s’est trans¬mis avec des altérations embarrassantes: Tulasî, Tulajâ, Taleju, Talagu. Entre les titres usuels de Devî, on lui don¬nait de préférence celui de Bhavânî. L’image authentique de la déesse, qui se confond avec la personne même, passait pour être venue du ciel ; enlevée par Râvana, elle avait échappé à ce démon ; Rama l’avait retrouvée, instal¬lée à Ayodhyâ; elle avait ensuite passé à Simàngarh, d’où elle avait conduit Harasimha à la conquête du Népal. Son prestige était si grand que les Tibétains, impatients de se procurer cette auxiliaire puissante, tentèrent de la ravir à main armée. Léguée par la dynastie de Harisimha deva aux Mallas de Bhatgaon, elle excita l’envie des Mallas de Katmandou, jusqu’au jour où Mahîndra Malla eut la satis¬faction d’élever dans sa capitale un temple à Tulajà Bha- vânî (1549). La formule magique qui asservit Tulajà à son dévot passait régulièrement avec les insignes du pouvoir du roi à son héritier: mais le roi Laksmî Narasimha, père de Pratàpa Malla, mourut fou, et la puissante formule se perdit. Le temple de Tulajà ne s’ouvrait qu’au roi seul.

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