LES DIVINITÉS LOCALES 19

Sous son aspect le plus horrifique, Devî prend le nom et les attributs de Kâli ou Mahâ-Kdli « la Grande Noire ». Son teint sombre, ses traits grimaçants, ses mains rouges de sang, garnies d’armes et de débris funèbres, sa langue pendante, ses allures échevelées inspirent au fidèle la terreur et l’épouvante. La chronique brahmanique signale quatre Kàlîs, au Népal : Guhya Kâli, Vatsalâ Mahâ Kâli, Daksina Kâli et Kâlinge sthànamàko (?) Kâlikâ. La première est identique à Guhyeçvarî, et c’est pourquoi l’étang pri¬mordial qui couvrait la mystérieuse déesse reçut le nom de Kâlî-hrada, l’étang de Kâlî. Vatsalâ s’est déjà rencon¬trée dans la liste des Neuf Durgâs. Daksina-Kâlî, la Kâlî du Sud, est la patronne de Phirping, au Sud du Népal. Mais les quatre Kâlî n’épuisent pas la liste. Il faut mentionner encore Lomrî-Mahâ-Kàlî, qui fut instituée par Candra ketu deva, et dont le temple situé à l’Est de Katmandou est très fréquenté.
Kumâri, la Vierge, est encore un autre nom de la Grande Déesse, mais en relation particulière avec les rites des Tantras et leur sensualisme mystique. Kumârî est moins la déesse transcendante que ses incarnations officielles en d’obscures fillettes, reconnues et proclamées par les prêtres après des épreuves terrifiantes, et offertes «à l’ado¬ration des fidèles. Le Népal a ses quatre Kumàrîs réparties aux quatre points de l’horizon ; la principale est Bàla- Kumârî, la déesse tutélaire de Themî.
Plus encore que les Kumàrîs, les Yoginîs expriment l’inspiration des Tantras. La Yoginî est la compagne du Yogin, autrement dit du Sâdhaka, qui se propose de réa¬liser par Tunion charnelle l’union de l’àme avec Dieu; soit insuffisance de ressources verbales, soit analogie réelle et profonde, l’amour divin et l’amour sexuel parlent volon¬tiers la même langue et laissent parfois l’esprit embarrassé de les distinguer. La Vierge, étant compagne de Çiva, le grand ascète, devient naturellement la Grande Amoureuse ; leur union féconde, éternellement nouvelle, éternelle¬ment renouvelée, montre l’exemple aux âmes éprises. Les Yoginîs du Népal sont quatre, comme les Kàlîs et les Ku¬màrîs. Vajra-yogini est la plus illustre; elle est la déesse du Vajra-yoga, de l’union de diamant, inestimable et infrangible comme lui ; elle est aussi la patronne de la ville de.Sankou. Son nom rappelle un épisode des luttes entre le Tantrisme bouddhique et le Tantrisme çivaïte ; c’est Çankara Àcârya, l’invincible docteur de l’orthodoxie brahmanique qui a substitué ce vocable à l’antique dési¬gnation de Mani-Yoginî, consacrée par les traditions locales: Mani-Yoginî avait favorisé dans leurs œuvres ma¬giques les vieux rois légendaires, Vikramajit et Vikmanti ; elle avait décidé le roi Màna deva à édifier en expiation d’un parricidele grand temple de Buddha-Nâtha(Budhnâth). Sous sa nouvelle appellation, Vajra-Yoginî n’en reste pas moins indulgente et même bienveillante au Bouddha. Quand le Bouddha s’est concilié à force de pénitences la faveur de Devî, elle lui apparaît sous la forme de Vajrayo- ginîh Elle continue à porter le nom d’Ugra-Târâ, qui l’as¬socie aux Bouddhas et aux Bodhisattvas. Une autre des quatre Yoginîs, Nila-Târà-Devî, appartient à titre égal aux deux églises du Tantrisme. En plein XVII siècle, un roi d’une dynastie brahmanique, Pratâpa Malla, montre aux sacris¬tains névars de Paçupati, sur les indications d’un Svûmin du Sud de l’Inde, « une Devî dans l’Adi-Buddha », une déesse du çivaïsme dans le Dieu suprême du Bouddhisme népalais, et les Névars convaincus par la démonstration royale honorent la déesse d’un rite annuel. D’autre part le Svayambhû-Purâna, en exallant la déesse appelée Kliagâ- nanâ qui siège sur le diadème des cinq Bouddhas, la recon¬naît pour une Çakti de Çiva, une des énergies féminines que les Tantras adorent. « Elle est la perfection de la sagesse et comme telle la mère des Bouddhas; pour les Bouddhistes elle est Vajrinî, pour les Yogins, Yogini: elle est la mère multiforme de tous les êtres. Pour les Çivaïles, c’est une forme de Çiva; pour les Visnuites, de Visnu; pour les Brahmanes, elle est Brahmànî. » Enfin Kumâri, la Vierge, et Kâli, la Noire, apparaissent réunies dans une autre combinaison avec Mahâ-Laksmî, l’épouse même de Visnu, sous le nom de Tripura-Sundarî : assise sur un tau¬reau, un trident, une couronne et un crâne dans les mains, elle a le corps roux. Elle est le matin Kumâri, la vierge compatissante ; à midi. Mahàlaksinî, la courtisane de grand amour; le soir, Kâlî, une vieille décrépite, de grande cruauté, mangeuse vorace d’hommes et de créatures vivantes.
LES BHAIRAVAS. — Derrière les protagonistes se presse une masse innombrable de divinités secondaires, imaginées à plaisir par les religions rivales. Au premier rang se pla¬cent les Bhairavas, avec leurs compagnes les Bhairavis « les Terribles ». On désigne sous ce nom inquiétant les esprits émanés soit de Mahâ-Deva, autrement dit Çiva, soit de Devî, les énergies mâles ou femelles où se manifeste la toute-puissance divine. Le territoire du Népal, tout res¬treint qu’il est, sert d’asile à 5 600000 Bhairavas et Bhai- ravîs. On représente généralement les Bhairavas avec la bouche ouverte, des dents proéminentes, une chevelure en désordre, un œil de surcroît au front ; ennemis des démons, ils les foulent sous leurs pieds ; leurs images rappellent ainsi les Saint-Georges et les Saint-Michel du christia¬nisme. Comme la plupart des divinités népalaises, les Bhai¬ravas vont volontiers par quatre, sans doute pour faire face aux quatre directions ; c’est une disposition stratégique de ce genre que, par exemple, le bhiksu Çântikara adopte, après avoir consacré le sol de Svayambhû. Le nombre immense des Bhairavas permet une infinie variété de com¬binaisons. Il n’est pas jusqu’au Bouddha et jusqu’au voyant Vasistha qui ne figurent parmi les Bhairavas. Le groupe de Bhairavas le plus célèbre, et tenu pour le plus ancien, est formé par les Bhairavas de Nayakot, de Bhaktapura (Bhatgaon), de Sanga(àl’Est, hors de la vallée), et de Panca- linga; un autre groupe réunit les Bhairavas Harasiddhi, Hayagrîva, Lutâbâhâ et Tyângâ. Leurs noms mêmes dé¬cèlent en général leur origine et leur fonction strictement locale. Le plus populaire est le Bhairava Paficalinga, pro¬tecteur du sol (Ksetra-pâla) des régions méridionales de l’univers, et par suite du Jambû-Dvîpa tout entier, l’Inde comprise. Le fondateur de Katmandou, Guna kàma deva, l’a établi à l’Ouest du Népal. Le Bhairava de Harasiddhi est venu d’Ujjayinî, amené par Vikramàditya; il est associé à Nîla-Tàrâ-Devî. Le Pravàga-Bhairava vient de l’Est; Arnçu- varman l’a introduit.

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