LES DIVINITÉS LOCALES 20

Les Bhairavas sont, par leur puissance divine, des auxi¬liaires aussi précieux que difficiles à manier. Il faut, pour s’en servir, une rare sûreté de doigté. Le sage Jaya Sthiti Malla, voulant apaiser la rage de Çîtalà, déesse de la variole, institua l’Unmatta Bhairava; mais il eut soin de placer au- dessus du Bhairava une Àgama-devatà, chargée de con¬trôler ses écarts et de le maintenir dans son rôle. Bhûpa- tîndra Malla de Bliatgaon eut, au contraire, le tort d’établir dans un temple neuf un Bhairava sur lequel il comptait pour protéger le pays. Le Bhairava s’émancipa, fit des siennes jusqu’au jour où des conseillers avisés indiquèrent le remède : il suffit d’installer auprès du Bhairava une « Notre-Dame » (îçvarî) du Tantra; sa présence imposa le respect au Bhairava, qui s’apaisa désormais. L’autorité royale se voit même obligée d’intervenir parfois pour réta¬blir l’ordre dans ce monde de dieux. Jagat Jyottir Malla de Bhatgaon s’aperçut qu’un Bhairava entretenait de coupables pensées à l’égard d’une Çakti; pour l’en punir, il ordonna dans une procession de heurter violemment le char du Bhairava contre le char de Kàlî.
LES DU MINORES. — Ganeça n’est pas moins populaire au Népal que dans l’Hindoustan. Prince des obstacles, il pré¬side à toutes les entreprises, les plus humbles et les plus banales même; sans son concours point de succès pos¬sible. En outre, sa physionomie singulière et bonhomme force l’attention et la sympathie; son corps ventru couronné d’une tête d’éléphant aux gros yeux ronds, ses mains qui portent une guirlande et une hache, le serpent sus¬pendu à son cou, la souris tapie à ses pieds composent l’ensemble le plus amusant. Partout associé au culte des autres divinités, il a aussi ses sanctuaires propres. Le pre¬mier de tous est Sùrya-Vinâyaka (vulgo Suraj-Binaik), au Sud de Bhatgaon. Le nom rappelle, d’après le Nepâla-inà- hâtmya(VI) un miracle du dieu. Le fils d’un brahmane qui résidait à l’Ouest du Doleçvara, dans un bois, tomba sou¬dain mort; ses parents et les munis voisins invoquèrent Paçupati qui les renvoya au bosquet de Prakânda. Arrivés là, ils virent Ganeça se manifester dans un rayon de soleil (surya), et l’enfant ressuscita. La chronique bouddhique rap¬porte une légende différente : immédiatement avant le règne d’Amçuvarman, Ganeça, sous la forme de Sùrya-Vinâyaka, apparut au roi Vikramajit et lui fil don de richesses fabu¬leuses qui lui permirent de fonder son ère. Les Ganeças du Népal se classent volontiers, eux aussi, en groupes de quatre; après Sùrya-Vinâyaka, lès plus populaires sont : Rakta-Vinàyaka (le Bouge) à Paçupati ; Candra-Vinàyaka (la Lune), à Chobbar; Siddhi-Vinâyaka (le Succès), à Sankou; Açoka-Vinàyaka (vulgo Assu-Binaik) à Katmandou.
Ganeça a fréquemment comme pendant Mahâ-Kâla {vulgo Mahenkâl) « le Grand-Noir », qui est identique à Çiva et qui correspond à la Devi Mahà-Kàlî, mais qui a pris une personnalité distincte. Mahâ-Kâla porle un trident garni au manche de crânes humains.
Indra est une figure classique du panthéon hindou ; mais au Népal l’influence des légendes bouddhiques où il ligure souvent a modifié son caractère. Ancien maître de la foudre (vajra), il a suivi l’évolution qui a transformé son arme bruyante en emblème religieux et en symbole métaphy¬sique. La fête d’Indra, Indra-yâtrâ, une des solennilés les plus populaires du Népal, n’a rien de commun avec les fêtes d’Indra consacrées par les Purânas hindous. Indra esl la divinité patronale de Katmandou.
Il faut encore mentionner parmi les dii minores Bhîma- sena, le héros épique, qui a lui aussi changé singulièrement en roule ; d’après les Notizie Laconiche, il préside mainte¬nant au trafic ! On trouve ses temples et ses chapelles le long du chemin qui mène de l’Inde au Népal; Bhimpedi, au pied des montagnes, lui doit son nom. Son culte est si répandu qu’un esprit sensé comme Hamilton a pu le croire antérieur au Bouddhisme: il aurait le premier pénétré au Népal et y aurait introduit un essai de civilisation. La Chronique pourtant ne lui accorde pas tant d’honneur ; sans l’instituer en concurrent de Maîïjuçrî, elle raconte seulement que Bhîmasena vint de Dolkhà, où il possède un temple célèbre, sur la Tamba-lvosi, à l’Est du Népal, et s’amusa à canoter dans une barque de pierre sur les eaux du lac qui recouvrait la vallée, au temps qu’un démon s’en était rendu maître.
lialbala (Le Bègue) est un héros local, associé à des lé¬gendes et à des rites agraires. Avant lui personne n’avait osé ouvrir le sol pour cultiver; il fallait apporter du dehors le grain nécessaire à la subsistance. Le roi Vrsa deva le Sù- ryavamçi, ou son frère Bàlàrcana deva, offrit à l’audacieux qui voudrait donner l’exemple une part régulière de la récolte annuelle. Balbala n’avait pas de famille ; il se risqua. Puis, avant de mourir, il s’éleva une statue de ses propres mains; Bàlàrcana honora cette statue d’un culte et décida qu’on lui présenterait, chaque année, à la pleine lune de Mâgha, un pain de riz. La tradition montre encore à Patau, près du temple de Matsyendra Nâtha, le champ où Balbala donna le premier coup de pioche ; il est interdit de le labourer avec des bœufs.
Los seules déesses qui méritent d’être citées pour leur fonction locale, en dehors des multiples incarnations de Devî, sont les Huit Mères (Asta màtrkâ) qui passent pour les gardiennes des villes népalaises. Ce sont, dans l’ordre de hiérarchie: Brahmânî, Maheçvarî(ou Rudrânî), Kumârî, Vaisnavî, Vârâhi, Indrânî, Camundâ, Mahâlaksmî, épouses ou énergies (Çaktis) des trois grands dieux, réductibles cependant à l’unité puisque aussi bien nous avons trouvé déjà Mahâlaksmî, la Çakti de Visnu, confondue dans une personne avec Kumârî et Kâlî. Gunakâma deva, le fonda¬teur de Katmandou, passe pour avoir adoré Mahâlaksmî et établi, sur ses indications et sous son patronage, la nou¬velle capitale.

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