LES DIVINITÉS LOCALES 21

Qu’elles empruntent leur nom officiel au panthéon boud¬dhique ou au panthéon brahmanique, les divinités du Népal n’en gardent pas moins un cachet manifeste d’origine locale. Chaque ville, chaque village, chaque source, chaque étang, chacun des accidents du sol a son patron spécial, déesse ou dieu n’importe; et chacun de ces patrons a un sanctuaire propre, si modeste qu’il soit, dédié à sa gloire. I1 n’est pas étonnant dès lors que le Népal se flatte de pos¬séder 2 500 temples, ou même 2 733. A dire vrai, le Népal religieux dépasse les limites de la vallée : pris dans son acception la plus large, il s’étend au Nord jusqu’à Nîla- kanllia, le lac sacré de Gosain-lhan, à 8 jours de marche de Katmandou ; au Sud, il va jusqu’à Nateçvara, à 2 jours de distance ; à l’Ouest, il s’arrête à Kaleçvara, également éloigné de 2 jours de Katmandou ; enfin à l’Est, il se pro¬longe jusqu’à Bhîmeçvara, à 4 jours de marche, sur la rive droite de la Tamba-Kosi ; le temple, élevé en l’honneur de Bhîmasena le Pândava, dans la petite ville de Dolkha, a comme prêtre (pûjàrî) un Névar1. Mais le total donné ne prétend pas s’appliquer aux temples dispersés sur ce vaste domaine ; il se restreint à un périmètre rigoureu¬sement défini, qui embrasse outre la vallée du Népal deux annexes peu étendues: à l’Est, la vallée de Banepa jusqu’au confluent de deux ruisseaux, ta Nîrâvatî (ou Lîlâvatî) et la Rosamatî : à l’Ouest, une bande de terrain située sur le versant occidental du mont Deochok (ou Indra Than).
LE CIRCUIT DU PELERIN. — C’est une œuvre infiniment méritoire et recommandable que de visiter les lieux sacrés disséminés, comme des repères, au long de ce circuit. Le Nepâla-mâhàtmya en donne, dans sa XXIXe section, une liste détaillée, et enseigne les prescriptions à suivre dans ce long pèlerinage. Le point de départ, c’est Paçupati ; c’est aussi, naturellement, le point d’arrivée, puisqu’il s’agit d’un circuit fermé. Le pèlerin doit cheminer en tenant con¬stamment la vallée à sa droite, en signe de respect: c’est là la cérémonie du pradaksinu. Bien entendu, l’origine du rite remonte aux dieux.
Le premier qui s’en servit, sur le conseil même de Çiva, n’était autre que Gunàdhya, l’immortel auteur de la Brhat- kalhâ. Le Màhâtmya ne manque pas l’occasion de rap¬porter tout au long l’histoire si populaire de ce conteur que la tradition tenait pour un génie déchu ; mais sur plu¬sieurs points le récit du Mâhâtmya, comparé avec Ksemen- dra et Somadeva, présente des divergences assez considé¬rables pour qu’il soit utile de les signaler, soit qu’elles tiennent à la fantaisie ou à l’ignorance de l’auteur, soit qu’elles décèlent une source indépendante. Le génie déchu n’esl plus Puspadanta, mais Bhrngin ; il s’est transformé en abeille pour s’insinuer dans la chambre où Çiva contait à Pârvatî ses contes merveilleux. Beconnu coupable, quand il sollicite du dieu qui l’a maudit de fixer un terme à sa malédiction, Çiva lui impose comme première condition de publier sur la terre, en 900 000 vers, les contes qu’il a surpris indiscrètement; puis il doit élever un linga sur un sol sacré qu’il est difficile d’atteindre; alors seulement il retournera au mont Kailàsa. En conséquence, Bhrngin-Gunâ- c.lliya naît à Mathurâ ; puis il se rend à Ujjayinî où règne le roi Madana, marié à Lîlàvatî, fille du roi de Gauda, et qui a pour ministre Çarvavarman. Le roi Madana commet la fameuse confusion de modaka « gâteau » avec modaka « pas d’eau » ; humilié de son ignorance qui l’a rendu ridicule, il demande une grammaire sanscrite; Çarvavarman compose le Ka- làpa. Gunâdliya se retire de la cour, rencontre l’ascète Pulastya qui lui rappelle sa vraie condition et l’engage à écrire ses contes en dialecte paiçâcî; qu’il parte ensuite au Népal. Gunâdliya suit ces conseils, refuse de retourner auprès du roi Madana auquel il remet le manuscrit de son œuvre, et se rend au temple de Paçupati. I1 décrit un pra- daksina autour de la vallée, convoque tous les religieux des environs, et avant de remonter au ciel dresse un linga qui porte le nom de Bhrrîgîçvara. « Et aujourd’hui encore, à chaque nœud de la lune, Bhrngin revient sous la forme d’une abeille (bhrnga) pour revoir son linga. »
Le pèlerin, ayant rendu ses hommages à Paçupatîevara, prend un bain dans la Bagmali, sort du temple par la porte du Sud, se rend vers Râjarâjeçvarî, visite Bhairava et Vat- salâ, va ensuite adorer Guhyeçvarî, traverse la Bagmali, puis la Celagangâ, il passe successivement par Gokarnec- vara, qui rappelle la sainte métamorphose de Çiva en gazelle ; Kârunikeçvara, le linga commémoratif élevé par Buddha-Visnu le Compatissant au confluent de la Bagmati et de la Manimatî; Sundarî, où la Bagmati pénètre dans la vallée. De là à Vajrayoginî (la déesse tutélaire de Sankou) ; puis visite à Garuda et Nârâyana (de Cangu), au Yaleçvara, au Vâgîçvara (au confluent de la Yîrabhadrâ) et au Vâlmîkeçvara, qui rappelle le séjour de Vâlmîki. Près du linga de Vâlmîki s’en dresse un autre consacré par Hanuinat ; c’est là que se reposa le singe héroïque, auxiliaire de Rama, quand il revint de l’Himâ- laya, chargé de rochers destinés à former un pont entre l’Inde et Lanka.

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