LES DOCUMENTS 25

Prithi Narayan en prit ombrage ; il voyait ses revenus se tarir. Il adressa une lettre officielle aux autorités tibétaines : « Il proposait d’établir à Kuti, Kerant (Kiràta ou Kirong?) et dans un autre endroit, sur les frontières du Népal et du Tibet, des comptoirs où les marchands du Tibet pourraient acheter les produits du Népal et du Bengale; il laisserait transporter à travers son royaume les articles ordinaires de commerce, à l’exclusion du verre et d’autres curiosités. Il désirait en retour que le Tibet n’eût pas de rapports avec les Fringhis ou les Mogols et leur interdît l’entrée du pays, comme c’était l’ancien usage et comme il était résolu à faire : un Fringhi était justement près de lui, à ce momenl-là même, à propos d’une affaire, mais il avait l’intention de le renvoyer le plus tôt possible. » La suite de sa dépêche traitait une question qui le touchait plus vivement: maître du Népal, il avait fait rentrer toute la monnaie en circula¬tion, l’avait fondue pour la frapper à son nom, et s’était empressé d’expédier au Tibet ses nouvelles roupies; il entendait poursuivre à son compte les procédés d’exploi¬tation inaugurés par les Mallas. Mais les marchands du Tibet avaient refusé la nouvelle monnaie; le conquérant avait donné assez de preuves de sa mauvaise foi et de sa brutalité pour justifier leur méfiance et provoquer des représailles. Ils offrirent comme transaction d’échanger les roupies du Gourkha contre les roupies des Mallas qui circulaient au Tibet. Prithi Narayan ne gagnait rien à cette combinaison. Il déclara que l’argent de Ranajita Malla, étant falsifié, ne valait pas son propre argent, et il rejeta l’arrangement. Le commerce entre les deux pays cessa. La mort de Prithi Narayan en 1775 n’améliora pas les rela¬tions des deux États; le Teshu-Lama prit l’initiative de nouvelles démarches, qui n’eurent pas d’effet.
Le Népal ne bougea pas ; mais le Teshu-Lama s’était compromis. Il avait accueilli en ami l’agent de Warren Hastings et du gouvernement britannique ; il s’occupait d’ouvrir le Tibet au commerce étranger, et même au commerce anglais. Il agissait en chef indépendant, comme s’il avait oublié les événements accomplis depuis 1750. Les Chinois se chargèrent de les lui rappeler. Une der¬nière et formidable révolte avait coûté au Tibet les derniers vestiges de son autonomie; deux commissaires chinois résidaient à Lhasa et surveillaient les ministres du Lama, qu’on avait rétabli dans son pouvoir temporel; une garnison chinoise occupait un faubourg de Lhasa ; des postes chinois gardaient toutes les passes des frontières. Le Teshu-Lama, coupable d’imprudence, était un personnage trop vénéré pour qu’on pût agir brutalement à son égard. L’empereur K’ien-long imagina un subterfuge ingénieux, digne de son adresse politique. Il allégua son grand âge, et demanda en termes pressants au Teshu-Lama de lui apporter avec sa bénédiction les instructions sublimes de la sainte doctrine. Le Lama s’excusa longtemps ; mais il dut enfin céder, quitta son monastère en 1779, gagna la Mandchourie par la voie plus courte et plus pénible du Koukou-nor, suivit l’Empereur de Jéhol à Pékin, traité comme un dieu plus que comme un homme, et mourut soudainement dans la capitale impériale, en 1780, soit de la petite vérole, soit du poison. En attendant la majorité de l’enfant où il s’était réincarné, comme il sied aux Lamas, la cour confia la directions des affaires de Ta-chi-loun-po à un frère du Teshu-Lama, qui l’avait accompagné (à Pékin et qui offrait les meilleures garanties.
Mais le défunt avait un autre frère, qui demeurait à Ta-chi-loun-po, et qui passait pour une mauvaise tête : on l’appelait Cha-mar-pa « le Bonnet-lîouge », soit qu’il appar¬tînt en effet à cette secte, soit par mépris. Quand il apprit la mort du Lama, Cha-mar-pa mit la main sur le trésor du couvent et s’enfuit au Népal; là, il peignit aux Gourkhas éblouis un Tibet de fantaisie avec un sol rempli de métaux précieux et des monastères bourrés de richesses. Il n’en fallait pas tant pour enflammer la cupidité insatiable des Gourkhas: une troupe forte, dit-on, de 7000 hommes franchit les passes à l’improviste en avril 1790, sous pré¬texte de devancer une agression imminente des Tibétains, d’exiger une convention monétaire, enfin de protester contre une élévation des tarifs de douane et contre la mau¬vaise qualité du sel fourni par les Tibétains : trop de raisons, et de raisons trop incohérentes pour être sérieuses. Ils avancèrent à marches forcées et parurent sous les murs de Shikar-Jong, à, mi-chemin de Lhasa. Les Tibétains affolés essayèrent en vain de secourir la place. Les commissaires chinois, épouvantés de leur responsabilité, voulurent à tout prix régler l’affaire avant que l’Empereur en fût avisé: ils promirent aux Gourkhas un règlement avantageux; les Gourkhas se retirèrent, et s’installèrent à Kuti, à Kirong et à Phullak, en possession des passes. Kirong fut choisi comme siège des négociations. Les Gourkhas réclamaient une indemnité de guerre de cinq millions de roupies, ou la cession de tout le territoire qu’ils avaient conquis au Sud du mont Langour, ou un tribut annuel de 100 000 roupies. Après do longues résistances, les l’an-po (prieurs) tibétains cédèrent aux menaces des Gourkhaset aux instances pres¬santes des commissaires chinois; ils promirent solennelle¬ment un tribut annuel de 50 000 roupies (ou 15 000 taëls). La première annuité payée, les Gourkhas évacuèrent les passes et rentrèrent au Népal. Pour se prémunir contre une rétractation éventuelle, ils s’empressèrent d’envoyer à l’Empereur deux ambassadeurs avec une escorte de vingt-cinq personnes, sous prétexte d’offrir le tribut et de solliciter l’investiture officielle du royaume. K’ien-Iong les reçut, souscrivit à leur demande et envoya de plus au roi du Népal un costume splendide. L’ambassade rentra au Népal après quatorze mois d’absence.

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