LES DOCUMENTS 27

Il est piquant de placer en face des faits le récit de la chronique Gourkha : « Le roi Ran Balladur Sâh, ayant appris les détails du pays septentrional de la bouche de Syâmarpâ Lâmâ, qu’il avait mandé, envoya des troupes à Sikhàrjun qui pillèrent Digarchâ et ne respectèrent pas l’autorité chi¬noise. L’Empereur de Chine, ne pouvant admettre cette insulte, envoya une grande armée sous le commandement du Kâjî Dhurïn et du ministre Thumthàm. Celte armée atteignit Dhëbun; alors le Ràja chargea un Lâkhyü Banda de Bhinkshë Bahàl d’une cérémonie expiatoire (puraçcarana) tandis que Mantrinâyak Dâmôdar Pünde taillait les ennemis eu pièces et obtenait une grande gloire. Après cela l’Em¬pereur de Chine, pensant qu’il valait mieux vivre en amitié avec les Gourkhas, fit la paix avec eux.»
Le traité de 1792 est encore en vigueur, et le Népal n’a pas cessé de payer tous les cinq ans un tribut à la Chine. Les Gourkhas en sont venus à tirer vanité de ce vasselage qui les rattache à un empire dont ils s’exagèrent la puis¬sance actuelle, sans autre charge qu’une formalité indiffé¬rente. Leur esprit mercantile a su en tirer un avantage de lucre.
Tous les cinq ans, le Népal doit envoyer à Pékin une ambassade composée de plusieurs hauts dignitaires assistés d’une escorte; elle va saluer le Bodhisattva Manjuçri dans la personne de l’Empereur, et déposer entre les « cinq griffes du Dragon » un placet écrit sur des feuilles d’or avec des cadeaux variés. Le nombre des personnes qui com¬posent l’ambassade est fixe et constant; il ne doit pécher ni par défaut ni par excès. Si par un fâcheux hasard un des membres de la mission tombe gravement malade en route, on ne lui permet pas de s’arrêter ou d’abandonner le voyage ; on le transporte en palanquin ; à défaut de palan¬quin, on le lie à la selle de son cheval. Le voyage doit s’effectuer en un temps donné, par des étapes déterminées : la complication des relais à organiser le long d’un parcours immense explique cette rigueur intransigeante. Au reste, on s’applique à rendre la route aisée, agréable même autant que possible; on prend soin de ménager aux membres de la mission des distractions d’ordre intime qu’ils ne mépri¬sent point. En douze étapes, la mission atteint la frontière du Tibet à Kuti (ou Nilam) dont les Gourkhas sont maîtres depuis 1853. Un officier chinois prend alors charge du convoi et le conduit en vingt-huit étapes jusqu’à Lhasa par Tingri et Shigatze. A Lhasa, un mois et demi de halte. Le commissaire impérial procède à l’inventaire des cadeaux, constate qu’ils sont conformes aux stipulations de 1792 et les fait soigneusement emballer. Il instruit ensuite les délé-gués des rites à suivre en présence de l’Empereur, leur délivre leur indemnité de voyage, et leur donne de menus présents à titre personnel (soie, satin, vêtements fourrés) ; les délégués lui remettent en échange, ainsi qu’au Dalai Lama, les présents personnels du roi népalais. De Lhasa à Ta-tsien-lou, frontière de la Chine et du Tibet, en 64 étapes, par Detsin dzong, Gya-la, Gyamdo dzong, Artsa, Lhari, Alamdo, Chor-kong-la, Lhatse, Nganda, Lagong, Tchamdo, Tag yab, Nyeba, Batang, Lilang. L’escorte venue de Lhasa s’arrête à Ta-tsien-lou, et les mandarins du Sse-tchoan prennent alors la direction avec la responsabilité de l’am¬bassade. En soixante-douze étapes, elle arrive pur la route du Ho-nan à Pékin, après huit grands mois de chemin. Elle séjourne quarante-cinq jours dans la capitale, et ses chefs sont admis une fois à se prosterner devant l’Empereur en personne. Puis elle s’en retourne par la même voie, mais elle traverse l’Himalaya à la passe de Kirong. La terre barbare a souillé les envoyés gourkhas ; il leur faut s’arrêter trois jours à Nayakot, pour y subir les expiations rituelles qui leur rendront, avec la pureté légale, la caste perdue. Comme une consécration publique de leur pureté recouvrée, le roi leur offre de l’eau avec sa propre aiguière. Une pro¬cession d’état va recevoir ensuite la missive impériale que rapporte l’ambassade. Le roi marche en tête, accompagné de cinquante nobles à cheval ; les conseillers du roi sont montés sur des éléphants ; trois mille soldats encadrent le cortège. A une lieue de la capitale, le roi descend de son éléphant; il prend la missive que l’envoyé portait à son cou, suspendue dans un étui couvert de brocart; la canon¬nade salue ce moment solennel. Le roi suspend de nouveau la lettre au cou de l’envoyé. L’envoyé monte alors sur un éléphant et prend à son tour ta tète du défilé jusqu’à l’en¬trée du palais.
L’honneur d’aller à Pékin est très recherché. Ce n’est pas que la passion du voyage sévisse au Népal; mais les Gourkhas, esprits pratiques, apprécient un autre avantage. Le personnel de la mission est entretenu, pendant les dix-huit mois d’absence, aux frais du trésor chinois, logé, nourri, transporté gratuitement; et de plus il est tant à l’aller qu’au retour exempté des droits d’entrée ou de sortie sur ses colis: c’est une occasion de trafic lucratif. Un des articles qui laisse le plus de profit, c’est les conques de l’Inde; elles sont peu encombrantes et se paient au poids de l’or, de 3 000 à 4 000 francs. On les emploie surtout dans les lamaseries ; les esprits des tempêtes passent pour y résider.

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