LES DOCUMENTS 28

Les Gourkhas ont toujours cherché à tirer parti de leurs relations avec la Chine: en 1815, au cours de la guerre qu’ils soutenaient contre les Anglais, ils pressèrent l’em¬pereur d’envoyer des troupes chinoises à leur secours. Fidèle aux leçons de K’ien-long, l’empereur refusa d’in¬tervenir. En 1841, ils offrirent à la Chine, en guerre avec les Anglais, d’opérer une diversion sur les frontières de l’Inde; la Chine repoussa cette aide compromettante; les Gourkhas n’hésitèrent pas à réclamer une compensation pour le profit qu’ils auraient pu faire. En 1853, tandis que la Chine luttait contre la révolte des T’ai ping, les Gourkhas vinrent encore offrir leurs services sans plus de succès. Ils réclamèrent alors, comme en 1841, une compensation, pour se dédommager, et se saisirent de Kirong et de Kuti, qu’ils gardèrent; ils poursuivirent leurs empiétements, mais se virent contraints d’accepter un arrangement en 1858. Le premier ministre du Népal, Jang Bahadur, reçut à cette occasion, avec un bouton de mandarin, le titre de « T’ong lin pim ma ko kang wangsyan », général en chef de l’armée, prince vraiment brave et premier ministre. Bir Shamsher Jang, qui exerça les fonctions de premier ministre de 1886 à 1901, reçut la même distinction, et il n’en tirait pas médiocrement vanité.
Une convention conclue en 1856, complétée en 1860 à la suite d’une guerre sanglante entre le Népal et le Tibet (1854-1856), applique aux relations commerciales des deux pays les mêmes règlements qu’au commerce chinois-russe via Kiakhta. Une foire se tient tous les ans, au printemps, à Kuti et à Kirong ; les Tibétains viennent y échanger sous le contrôle officiel le thé et le sel contre les marchandises du Népal. Enfin le Népal, en vertu de ses droits tradition¬nels, conserve à Lhasa une concession administrée par un agent népalais, sous la garde d’un poste gourkha. Le gou¬vernement tibétain s’engage à payer aux Gourkhas un tribut annuel de 10 000 roupies.
Par ses démêlés avec la Chine et par ses ambassades au trône impérial, le Népal a deux fois acquis le droit de figurer un jour dans les Annales de la dynastie mandchoue. Quand une tourmente aura fait disparaître les héritiers dégénérés de K’ang-hi et de K’ien-long, une commission officielle sera chargée, conformément à la tradition, de compulser les archives des Ta-Tsing et de rédiger leur histoire. Sans attendre une éventualité qui ne paraît plus éloignée, il est aisé d’anticiper sur la notice qui sera con¬sacrée au Népal dans la description géographique de l’Empire mandchou. Les documents chinois qui sont dès maintenant accessibles en contiennent presque toute la substance: tels le Wei-tsang t’ou ki, composé par un fonctionnaire de l’iudendance attaché au corps d’armée qui envahit le Népal; le Cheng-ou ki, qui raconte les cam¬pagnes de la dynastie présente, et qui a pour auteur Wei Yuen, auquel on doit un traité classique de géographie, le Hui kouo l’ou tchi ; le Si-tsang tseou sou, Rapports et mémoires de Meng-Pao, commissaire chinois au Tibet de 1842 à 1850 ; et les pièces analysées par M. Parker.
Les Annalistes des Ming n’avaient pas reconnu dans le Ni-pa-la des documents comtemporains le Ni-po-lo des T’ang; les Annalistes des Ta-Tsing ne retrouveront pas davantage le Népal des histoires antérieures sous les noms modernes du pays. Certains textes reproduisent la dési¬gnation de Bal-po, attribuée au Népal par les Tibétains, en la figurant par des transcriptions diverses; Pa-le-pou ; Pa-eul-pou ; Peï-pou; on trouve encore le nom de Pie-pang qui semble transcrire (comme l’indique Imbault-Huart) le tibétain h’bras spuiis, prononcé Préboung, nom qui désigne un monastère célèbre dans le voisinage de Lhasa, mais qui s’est étendu aux populations de 1’Himalaya. Enfin le motGourkhaest transcrit K’o-eul-k’a. Egarés par ces noms, les historiens de la période mandchoue affirment que « de temps immémorial, ce pays n’a pas eu de relations avec la Chine », que « le royaume des Courkhas, bien plus éloigné que les tribus inahométanes (du Turkestan chinois) est cette contrée que les troupes des dynasties des Han et des T’ang ne purent atteindre » (Cheng-ou ki). 11 est situé au Sud-Ouest du Tibet, et louche par le Sud-Ouest aux cinq Indes. Il est à deux mois de route de Lhasa; la frontière passe par Ni-lam (Kuli) et par le pont de fer de Ki-long (Kirong), lequel est à sept ou huit jours de marche de la capitale Gourkha. La longueur du royaume, de l’Est à l’Ouest, est de plusieurs centaines de lieues; sa largeur, du Nord au Sud, est de cent lieues environ. La population s’élève à cinquante- quatre mille familles. Jadis il portait le nom de Pa-le-pou, et il était divisé en (rois tribus: Ye-leng, Pou-yen, Kou- [kou-]mou ; mais les Gourkhas ont réuni toutes les tribus sous leur autorité. La capitale s’appelle Kiu-te-man-tou ou Yang-pou.
Il y a dans cette contrée des empreintes du Bouddha; aussi les habitants du T’ong-kou-tn (Tangut) y vont chaque année visiter les pagodes. Les gens y sont d’un naturel intraitable. Ils se rasent la tête, et tressent leur chevelure d’une tempe cà l’autre en une petite queue. Ils ont des barbes courtes comme les Mahométans de Si-ning. Ils tracent avec de l’argile blanche deux traits verticaux sur leur front et font un cercle rouge entre leurs sourcils (tilaka). Ils ont aussi des pendants d’oreille de perles ou d’or. Ils portent des turbans de colon, blancs s’ils sont pauvres, rouges s’ils sont riches; leur tunique est bleu sombre ou blanche, avec des manches étroites; ils mettent des ceintures de colon et des chaussures de cuir en pointe. Ils ont toujours sur eux un petit couteau dans une gaine (kukhri), en forme de corne de bœuf. Les soldats marchent nu-pieds ; ils fixent d’avance un jour (propice) pour se ren¬contrer avec leurs ennemis; nos soldats, qui n’agissaient pas ainsi, tombaient toujours sur eux à l’improviste. Les femmes laissent pousser leur chevelure, vont pieds nus, portent des anneaux d’or et d’argent au nez. Elles se pei¬gnent, se baignent, et sont fort propres. Les chemins dans le pays sont si étroits que trois personnes peuvent difficile¬ment y cheminer de front. Le roi envoie tous les cinq ans un tribut qui consiste en éléphants, chevaux, paons, tapis, ivoire, cornes de rhinocéros, plumes de paon et autres objets indéterminés.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*