LES DOCUMENTS 30

Une récente trouvaille, due comme tant d’autres à M. Bendall, jette un peu de lumière sur les origines obs¬cures de la Vamçâvalî. M. Bendall a découvert à la biblio¬thèque du Darbar un recueil de trois manuscrits tracés sur feuilles de palmier et datés, par leur contenu comme par leur écriture, de la fin du XIV siècle. Le premier (V1) est une chronique rédigée dans un sanscrit incorrect, sans aucun souci de la syntaxe classique. Le compilateur y a mis bout à bout la suite des rois népalais, avec la durée de chaque règne, les faits principaux, et leur date. Les dona¬tions aux temples y tiennent une telle place que M. Ben¬dall croit l’ouvrage en rapport avec les archives du sanc¬tuaire de Paçupati. La seconde pièce du recueil (V2) est une liste où sont enregistrées les naissances des rois et des grands personnages; elle est entièrement rédigée en langue névare; elle embrasse la période de 177 à 396 N.- S. (ère névare de 880 J.-C.). Le troisième document (V3) continue le second, mais il en modifie le caractère; il introduit d’autres détails, et tend à transformer la liste en annales. Il est également rédigé en névar, et s’étend de 379 à 508 (ère névare). M. Bendall rattache l’origine de ces annales (V1 et V3) à la révolution politique qui porta au pouvoir souverain Jaya Sthili Malla, et à la renaissance littéraire qui suivit.
Si l’histoire du Népal s’était déroulée sans accident, sans révolution, sous l’autorité continue d’une seule dynastie, les Vamçàvalîs auraient pu fournir à, l’histoire un enchaînement solide de noms et de faits. Mais jusqu’au XVI siècle, l’anarchie semble être le régime régulier du Népal; les familles suzeraines exercent un pouvoir éphé¬mère ou illusoire; les roitelets locaux pullulent et rare¬ment arrivent à faire souche. Fidèles àla méthode ordinaire de l’Inde, telle qu’elle se manifeste déjà dans la chrono¬logie des Purânas, les Vamçàvalîs disposent à la file, en ordre de succession, tous les noms dont le souvenir s’est conservé, sans se préoccuper de leur rapport réel. Ce système de déviation, déplorable pour l’histoire, s’accom¬mode parfaitement aux exigences de la chronologie hin¬doue. Il faut que le passé réel aille s’accrocher, sans solution de continuité, au passé fabuleux; les seuls faits qui comptent sont les exploits des héros épiques ou mythi¬ques que la poésie a consacrés. Il est donc indispensable de remonter, coûte que coûte, jusqu’au début du quatrième âge du monde, en l’an 3000 av. J.-G. Aussi le poète de la Bâja-taranginî cachemirienne, qui se pique pourtant d’in¬troduire la critique dans le classement des faits, trans-porte au second millénaire avant 1ère chrétienne l’empereur Açoka, petit-fils de ce Candra gupla qui connut Alexandre le Grand; l’Attila de l’Inde, le Hun Mihira kula, passe du VI siècle de l’ère chrétienne au VII av. J.-C. La Vamçâvalî du Népal fait de même: elle place 100 ans avant l’ère chrétienne le couronnement d’Amçuvarman qui régnait au VII siècle de J.-C. J’étudierai dans un chapitre spécial les obscurités de la chronologie népalaise ; j’aurai à y signaler en détail les principes d’erreur qui vicient la Vamçàvalî, et surtout la multiplicité des ères, si désastreuse dans tous les domaines de l’histoire indienne.
L’auteur de la Vamçàvalî bouddhique ne s’est pas con¬tenté de transcrire les listes dynastiques; il s’en est servi pour encadrer un résumé des Purânas et des Mâhâtmyas locaux. Il rapporte parfois des vers traditionnels qui fixent (ou déforment) le souvenir des événements considérables: l’introduction du dieu Matsyendra Nâtha, l’invasion de Nânya deva, la disparition de Siddhi Nara Simha. Il va même jusqu’à citer des inscriptions d’Amçuvarman, de Jaya Sthiti Malla, de Yaksa Malla et de ses successeurs. I1 consulte aussi des archives de famille ; sa complaisance à relater les aventures de certains personnages assez insigni¬fiants, comme Abhayarâja et Jîvarâja, décèle un de leurs descendants ; l’auteur est sans aucun doute un des Ânan- das, prêtres du Mahâ Buddha vihâra à Patan, qui exercent de père en fils la profession de pandit-interprète à la résidence britannique ; peut-être Amrtânanda, la gloire de la famille, qui composa plusieurs ouvrages en sanscrit et en névar, et qui initia Hodgson à la connaissance du bouddhisme.
Nous possédons plusieurs des ouvrages pouraniques que le rédacteur de la Vamçàvalî a mis en œuvre ; j’en ai moi- même rapporté deux du Népal ; il en existe encore bien d’autres qu’on se procurera quelque jour. Ces ouvrages, intéressants pour l’étude de la religion, du culte, des légendes populaires et de la géographie historique, ne procèdent pas en général d’une inspiration élevée; ils ser¬vent les intérêts financiers de la religion et du prêtre.
L’Inde est sur toute son étendue couverte de lieux saints qui se disputent la faveur du public pieux. Chacun d’eux a sa clientèle locale; mais l’ambition des prêtres et des princes convoite au delà de ce cercle restreint la multi¬tude ambulante des pèlerins qui foulent saus répit les che¬mins de l’Inde en quête de menus profits. Un pèlerinage à la mode est une grande foire ; les brahmanes y vendent leurs prières, les fakirs y exploitent leur ascétisme truqué, les marchands y débitent des chapelets et de la mercerie, le chef y perçoit des impôts et des taxes. Et comme la concurrence suscite la réclame, la rivalité des sanctuaires enfante les mâhâtmyas. Le mot « mâhâtmya » signifie au propre: grandeur d’âme, noblesse, éminence. Dans la lit¬térature religieuse, il s’applique aux ouvrages versifiés qui servent à la fois d’amorce, d’amusement, d’édification et de guide pratique aux fidèles. Le Mâhâtmya raconte l’ori¬gine du pèlerinage, l’apparition divine et le miracle qui l’ont consacré; il énumère les points à visiter, les mérites à gagner, avec l’indication des jours spécialement pro¬pices. Le Mâhâtmya ne se présente pas comme un ouvrage humain ni comme une œuvre isolée ; il prétend se rattachera quelqu’une des compilations nommées Purânas, traités versifiés d’histoire sainte, de cosmogonie, de théo¬logie et de mythologie que l’hindouisme moderne tient pour révélés et vénère à l’égal des Védas. Parmi les dix- huit Purânas canoniques, le Skanda-Purâna a servi le plus fréquemment à couvrir la pieuse fraude des auteurs de Mâhâtmyas. Le Kâçî-khanda et l’Ulkala-khanda qui glo¬rifient les deux sites les plus sacrés de l’Inde: Bénarès et Jagannath (Jugernaut), se donnent comme des sections du Skanda-Purâna, et c’est au môme ouvrage que le Mâhâ- tyma du Népal se flatte d’appartenir.

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