LES DOCUMENTS 31

Le Nepâla-Mâhâtmya est divisé en trente lectures, groupées dans un cadre factice, à la manière des Purânas. Le célèbre sacrifice du roi Janamejaya, qui entendit parmi tant d’autres rhapsodies la récitation complète du Mâhâ- Bhàrata, a rassemblé une multitude de saints personnages. Un d’entre eux, Jaimini, au nom de la compagnie tout entière, interroge le vénérable Mârkandeya sur les lieux saints du Népal ; et Mârkandeya répond avec une infatigable complaisance à l’inlassable curiosité de son auditoire. Il glorifie d’abord le bois de Çlesmântaka où Çiva se méta-morphosa en gazelle pour dépister les dieux lancés à sa recherche (I), puis le Dolâgiri où un brahmane irrité coupa la tète de Visnu (II), le Vâlmîkîçvara érigé par l’auteur du Râmâyana sur le lieu même où il composa son poème (III), le bois de Rakta-candana (Santal-Rouge) où Pàrvatî triom¬pha du démon Canda (IV), et les lingas élevés par tous les dieux témoins de la victoire (V), le Doleçvara sorti mira¬culeusement du sol (V), le Mangaleçvara qui commémore la résurrection d’un enfant (VI), le Tila-Mâdhava qui rap¬pelle une apparition et un prodige de Visnu, le Svarnaçrn- geçvara et le Kileçvara fondés par Krsna. A propos de cette double fondation, Mârkandeya narre longuement en style d’épopée la guerre engagée entre le démon Mahendra damana et le fils de Krsna, Pradyumna; cette rhapsodie intercalaire, où le galant alterne avec l’héroïque, se ter¬mine en bon roman par un double mariage ; Pradyumna épouse et la sœur du démon vaincu, Prabhâvatî, et la fille du dévot Sûryaketu nommée Candravatî (VI-XII). Le Someçvara sert d’occasion à une autre rhapsodie déve¬loppée ; Sonia a érigé ce linga sur les conseils d’Agastya pour se purifier de l’inceste qu’il avait commis avec Tara, la femme de son précepteur Brhaspati ; en vertu d’un pro¬cédé cher au génie hindou, un récit secondaire se trouve inséré dans cet épisode; Agastya y raconte à Sonia l’ori¬gine des Râksasas, de Lanka leur séjour, et les austérités prodigieuses qui valurent à Râvana de devenir leur roi (XIII-XXVI). Enfin le mâhàtmya introduit, en l’adaptant à son but, la légende célèbre de Gunâdhya : l’auteur de la Rrhatkathâ, après avoir remis au roi Madana l’original de ses contes en dialecte paiçâci, vient au Népal, y donne l’exemple du pèlerinage circulaire (ksetra-prudaksind) et dresse le Bhrngîçvara (XXVII-XXX).
Le style et la langue du Nepâla-mâhâtmya n’appellent pas d’observation particulière; le poète manie sans embarras et sans incorrection les formules banales qui servent à tous les ouvrages du même genre. Mais son inspiration reli¬gieuse le classe à part; elle réfléchit fidèlement le syncré-tisme éclectique qui a presque toujours prévalu au Népal. Les mâhâtmyas en général, comme toute la littérature pouranique dont ils se réclament, affichent une sorte de fana¬tisme sectaire; le dieu local y est exalté aux dépens de tous ses rivaux. Le Nepâla-mâhâtmya au contraire, en dépit de son origine clairement brahmanique, met sur le même rang Çiva, Visnu et le Bouddha. Le poète fait proclamer l’identité de Visnu et de Çiva par la voix de Nemi, comme au nom du Népal tout entier dont Nemi est le saint patronal. Au reste, l’orthodoxie brahmanique de l’Inde n’a-t-elle pas admis le Bouddha parmi les avatars de Visnu?. Ici le Bouddha n’est qu’une « forme » de Krsna; toutefois ils ne se confondent pas entièrement tous les deux. Si le Bouddha réside parfois, comme Krsna, dans le Katliiawar (Saurâ- stra), il lui arrive aussi de passer en Chine (Mahâ-Cina), où la présence de Krsna serait inattendue. Les divinités con¬currentes ne rivalisent que de politesse aimable : Çiva- Paçupati félicite Nemi qui l’a reconnu identique à Visnu; l’épouse de Çiva offre au Bouddha une faveur à choisir et consent à lui laisser partager avec Çiva les honneurs du culte. Et « le Compatissant », qui ne veut pas être en reste de courtoisie, dédie à Çiva la linga de la Compassion (Kàrunikeçvara).
Le Nepâla-mâhâtmya, comme la plupart de ses congé¬nères, échappe à toute chronologie; l’ouvrage est si com¬plètement impersonnel qu’il semble flotter en dehors du temps. Ni nom, ni date, ni indice qui permette même la plus vague approximation.
Le Vâgvatl-mâhâtmya, ou, pour reproduire le titre dans toute son ampleur, la Vàgvatî-mâhâtmya-praçamsâ se donne comme une section du Paçupati-purâna ; j’ignore si ce Purâna, complètement inconnu par ailleurs, existe dans son intégrité; je n’ai réussi à me procurer au Népal que les chapitres consacrés à la gloire de la Vâgvatî (Bagmati). Ces chapitres, au nombre de trente, se répartissent exté¬rieurement en deux divisions; l’une, formée des quatorze premières lectures, a pour interlocuteurs Bhîsma qui inter¬roge et Pulastya qui enseigne; elle débute par une invoca¬tion triple : à Çankara, dont la bouche donne naissance à la Vâgvatî, à Pulastya lui-même qui a récité le Purâna, à Vyâsa qui l’a recueilli. Les lectures qui la composent por¬tent régulièrement comme suscription : iti çrï-Vagvatï- mühâtmya-praçammyüm… La seconde division, qui consiste en huit lectures, commence par une invocation à Paçupati ; elle a pour narrateur Sanatkumâra; chacune des lectures porte comme suscription: iti cri-Vâgvatï-mûhâtmya-pra- çamsâyâm Paçupati-purane.
La première division s’analyse d’elle-même en deux parties : le tîrtha-varnana « le panégyrique des baignades sacrées », appelé aussi tîrtha-yâtrâ-khanda « section du pèlerinage aux baignades sacrées »(I-V) et le Pradyumna- vjaya-khanda « la victoire de Pradyumna » (VI-XII1). Questionné par Bhîsma, Pulastya lui révèle la sainteté du Mrga-çikhara, où Narasimha parut sous la forme d’une gazelle; de la Vâgvatî, issue de la bouche de Çiva riant de plaisir aux pénitences de Prahlâda; des lîrthas d’Indra- mârga, où Vibhîsana pratiqua des mortifications et entendit réciter par son père Viçravas le Bâmâyana « qui était encore à venir » ; d’Umâ; d’Agastya, etc. (I-V). Suivent les aventures amoureuses et guerrières de Pradyumna, sa campagne contre Indradamana, son mariage avec ses deux amantes (Vl-XIV). Le récit est parallèle à l’épisode du Nepâla-mâhâtmya, mais il en est indépen¬dant.
Les huit dernières lectures, qui forment la seconde division, rapportent la métamorphose de Çiva en gazelle dans le bois de Çlesmùntaka (XV), les recherches des dieux et la rencontre (XVI), le discours de Çiva aux dieux qui l’ont découvert(XVl), l’érection du triple Gokarneçvara par Brahma, Visnu et Indra (XVIII), l’histoire de Dhanada [Kuvera] qui sur les avis de son père Viçravas renonça à régner sur Lankâ et s’en alla s’établir sur le Kailâsa (XIX), l’érection du Gokarneçvara de l’Inde méridionale par Bâvana, frère de Kuvera et son successeur à Lankâ (XX). L’ouvrage se termine par un catalogue de rivières, de confluents, de baignades sacrées, avec l’énumération des avantages qui leur sont respectivement attachés (XXI), et par une exaltation de la Vâgvatî (XXII).

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