LES DOCUMENTS 32

Les deux mâhâtmyas, on le voit par cette brève analyse, mettent en œuvre à peu près le même fonds de légendes: ils représentent deux rédactions d’un groupe de traditions, de récits et de contes locaux qui peuvent remonter à un passé assez éloigné. Le Vâgvatî-mâhâtmya n’est pas mieux daté que le Nepâla-màhâtmya ; cependant, comparé à celui-ci, il donne l’impression d’une composition plus récente. Il semble avoir éliminé à dessein les noms des personnages qui l’attachaient encore d’un lien, si vague qu’il fût, le Nepâla-màhâtmya à la réalité humaine, à l’his¬toire. Vâlmîki, Gunâdhya en ont disparu pour laisser toute la place aux dieux et aux démons. D’autre part, la diffé¬rence de facture éclate aux yeux. La narration du Nepâla- mâhâtmya est sobre, alerte, presque dramatique; celle du Vâgvatî-mâhâtmya est lente, encombrée de longues des¬criptions par énumération qui sont parfaitement oiseuses. Enfin, de l’un à l’autre, l’esprit religieux a changé. Le Vâgvatî-mâhâtmya attribue cà Çiva le premier rang sans partage; les autres dieux sont ses inférieurs, et le Bouddha est résolument tenu à l’écart soit comme un suspect, soit comme un ennemi.
Le bouddhisme népalais a, tout comme le brahmanisme, cultivé le genre du Mâhâtmya ; il a célébré, et recommandé, ses lieux sacrés dans le Svayambhü-Purâna. La désignation de Purâna n’a sans doute été appliquée à cet ouvrage qu’en vue de donner le change et de faire concurrence, par une heureuse confusion, aux prétendus extraits des Purânas mis en circulation par les brahmanes. Le Svayambhü- Purâna ne contient aucun des cinq éléments constitutifs d’un Purâna; il ne traite ni de la cosmogonie, ni des créa¬tions secondaires, ni des généalogies divines et héroïques, ni des grandes périodes fabuleuses, ni de la géographie universelle; il se borne à magnifier Svayainbhû, et la col¬line qui le porte, et d’une manière générale, toute la vallée du Népal. Le nom do « mâhâtmya » le caractérise si bien que ce mot y reparaît sans cesse, soit dans les titres des chapitres, soit au cours de l’exposition; en son ensemble, c’est un Nepâla-mAhâlmya à l’usage des bouddhistes, et son auteur n’hésite pas lui-même à se servir de cette dési¬gnation.
L’ouvrage a eu tant de succès qu’il a dû se plier à toutes sortes de remaniements pour s’adapter aux goûts variés de ses lecteurs. Il n’en existe pas moins de cinq recensions actuellement connues. La plus longue porte le litre de Svâyambhuva-Puràna ou Svâyambhuva-mahâ-purâna ; elle est en douze chapitres; une autre, la Svayambhùtpatli- Kalhâ, a dix chapitres (elle est appelée aussi Madhyama- Svao puo) ; ti’ois autres sont divisées en huit chapitres, mais elles sont néanmoins de longueur très inégale. Tandis que le Yrhal-Svo pu” couvre en manuscrit plus de 3 000 lignes, et le Mahat-Svo puo plus de 2000, le Svayambhucaitya- bhattârakoddeça n’en compte que 230 environ. Les diffé¬rences ne portent du reste que sur la forme; le fond est partout identique ; l’ampleur des descriptions cl la pieuse accumulation des épithètes oiseuses déterminent seules l’étendue du poème. La rédaction la plus satisfaisante au point de vue de la correction et de la composition est celle du Svâyambhuva-(mahà)-purâna ; elle contraste totalement avec le style barbare et la métrique abominable du Yrhal- sv” pu”, imprimé dans la Bibliotheca Indica. La date de chacune des recensions n’est pas connue, et il est difficile de fixer autrement que par des raisons de goût leur ordre chronologique. Le nom du roi Yaksa malla paraît aussi bien à la lin du Svàyambhuva que du Vrhat” dans une prophétie prononcée par le Bouddha; Yaksa malla étant mort vers 1460, nos rédactions ne peuvent guère être antérieures au XVI siècle, si la mention de ce roi n’est pas due à une inter¬polation, toujours facile dans une prophétie et surtout à la fia d’un ouvrage. Les autres rois nommés et glorifiés dans le poème, Gunakàma deva et les deux Narendradeva, datent d’une époque bien plus lointaine. Deux Gunakàma deva ont régné sur le Népal ; la tradition place le second au début du VIII siècle; mais la désignation de Narendra comme le fils de Gunakàma deva fixe le choix sur le plus ancien de ces deux rois. L’autre Narendra deva, associé à un événement capital de l’histoire religieuse au Népal, régnait vers le milieu du VII siècle. Voilà les seuls repères qu’on puisse tirer des recensions du Svayambhû Purâna. Un travail de critique comparative, réservé à l’avenir, per¬mettra sans doute de reconnaître la forme originale du Purâna ou de la restituer.
Le Purâna bouddhique a tout au moins reproduit le cadre traditionnel des purânas brahmaniques ; il est agencé en satsamvâda, en « conversation à six », c’est-à-dire que trois groupes d’interlocuteurs se superposent; le premier dialogue est emboîté dans un second qui est inséré dans le troisième. Deux Bodhisattvas, Jayaçrî et Jinaçrî s’entretien¬nent à Gayà; Jayaçrî interrogé sur l’origine de Svayambluî rapporte à son compagnon une conversation engagée sur le même sujet entre le roi Açoka et son maître spirituel Upagupta. Pour satisfaire la curiosité du souverain, Upa- gupta lui-même n’avait trouvé rien de mieux que de lui répéter le dialogue échangé jadis sur le même thème entre le Bouddha Çâkyamuni et le Bodhisattva Maitreya qui l’in¬terrogeait. Çâkyamuni y narre les visites à Svayamhhû des Bouddhas antérieurs, Vipaçyin, Çikhin, Viçvabhû, Krakuc- chanda, Kanakamuni, Kâçyapa, leurs prédictions, leurs adorations, le culte qu’ils ont rendu aux lieux sacrés, les vertus qu’ils leur ont reconnues, le voyage de Maîijuçrî au Népal, la vallée conquise sur les eaux, la civilisation introduite, l’ordre établi, le culte des Nâgas institué comme un remède contre la sécheresse par le roi Guna- kâma deva. Ébloui par tant de merveilles, Açoka s’empresse d’aller lui-même au Népal, élevant partout sur sa route des stupas; puis, son pèlerinage achevé, il rentre à Pâtali- putra où son maître Upagupta lui annonce brièvement les destinées futures du culte d’Avalokiteçvara. Et Jinaçrî, enchanté à son tour, remercie Jayaçrî de ce récit instructif et édifiant.

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