LES DOCUMENTS 33

Pour contrôler les données suspectes de la tradition et de la légende, le Népal offre à l’histoire deux catégories de documents : les inscriptions et les manuscrits. L’épigra- phie du Népal est loin de remonter aussi haut que l’épigra- phie de l’Inde. Si l’empereur Açoka visita jamais la vallée, comme le Svayambluî Purâna l’affirme, aucun monument ne commémore expressément son passage; un intervalle de sept siècles et demi sépare les piliers à inscriptions élevés par Açoka dans le Téraï népalais et les inscriptions de Mâna deva qui ouvrent l’épigraphie népalaise. Cette épigraphie s’étend sur un espace de quatorze siècles, mais elle est loin de présenter une succession continue de documents. Des lacunes inexplicables la découpent en séries irrégu¬lières. A partir de Mâna deva, elle se prolonge jusqu’au IX° siècle de J.-C., et s’interrompt alors pour reprendre avec la fin du XIV siècle. J’ai déterré à Harigaon une inscription du XI siècle (139 de l’ère népalaise); mais par une étrange fatalité, l’inscription avait disparu quand je retournai pour l’estamper. Les inscriptions découvertes par Bhagvanlal, Bendall et moi émanent toutes des mêmes princes ; celles que j’ai reçues du Népal depuis mon retour restent, quelle qu’en soit la provenance, enfermées dans ce cercle fatal de noms et de dates.
Les inscriptions anciennes du Népal sont toutes gravées exclusivement sur la pierre; on n’a pas encore trouvé d’anciennes donations inscrites sur des plaques de cuivre (tâmra-pattra), comme l’usage en était répandu dans l’Inde dès les origines de l’épigraphie (témoin les plaques de Sohgaura, qui remontent sans doute à l’époque Maurya). Et cependant le Népal a des mines de cuivre, exploitées de longue date, et ses bronziers jouissent d’une antique répu¬tation. La Vamçâvalî mentionne, il est vrai, un règlement du Cârumatî-vihâra qui fut gravé sur cuivre sous le règne de Bhàskara varman, personnage légendaire plutôt qu’his- torique et qui précède de vingt générations le roi Mâna deva. Le mahâràja Chander Sham Slier m’a envoyé la copie des plaques actuellement conservées dans ce couvent; elles n’ont rien à voir avec Bhàskara varman; elles sont modernes, et même rédigées en langue névarie. Les tâmra- pattras qu’on trouve souvent cloués à la façade des temples datent tous des trois ou quatre derniers siècles.
Les inscriptions sur pierre (çilâ-pattras) sont gravées tantôt sur des piliers que surmonte une image sacrée, par exemple à Changu Narayan, à Harigaon, tantôt sur l’objet même auquel elles se rapportent, tantôt, et le plus souvent, sur des tablettès dressées. La pierre est soigneusement polie, les caractères tracés avec soin et avec goût ; le fronton de la stèle est généralement décoré d’une sculpture en relief, soit le disque de Visnu entre deux conques, soit le taureau de Çiva, soit encore une fleur de lotus. Le texte des anciennes inscriptions est toujours en sanscrit, les for¬mules du protocole sont empruntées au formulaire général de l’Inde, mais l’invention des poètes locaux s’exerce volontiers dans les invocations liminaires ou dans les panégyriques. Les rois mêmes ne dédaignent pas d’entrer en lice et de montrer leur adresse à manier les vers.
La seconde série des inscriptions népalaises s’ouvre avec la restauration des Mallas, vers la fin du XIV siècle. Il est difficile de croire qu’on ait cessé pendant cinq cents ans de graver des inscriptions au Népal ; il est surprenant que des rois aussi glorieux dans la tradition que le fondateur de Katmandou, Gunakâma deva, n’aient pas cherché à s’im¬mortaliser par la pierre. Les stèles laborieusement effacées et grattées qui se rencontrent partout en grand nombre sont peut-être les témoins, réduits au silence, de cette période obscure. La croyance populaire les tient toutes pour antérieures à l’ère népalaise (880 de J.-C.); un fon¬dateur d’ère doit payer toutes les dettes du pays avant d’inaugurer un comput nouveau ; à la fondation du Nepîila- samvat, on aurait donc détruit tous les engagements antérieurs et les documents qui les portaient. M. Wright s’est fait l’écho de ce préjugé (Vamçâv.,p. 245). I1 suffit, pour en constater l’inanité, d’observer que la première série des inscriptions népalaises est tout entière antérieure au Nepâla-samvat.
A partir du XVII siècle, l’épigraphie des Mallas abonde jusqu’à l’encombrement. Pratàpa Malla inonde de sa prose et de ses vers l’étendue de ses domaines; ses successeurs et les princes des dynasties rivales, à Patan et à Bhatgaon, étalent partout la pompe déclamatoire de leurs vains titres. L’écriture tend à l’arabesque; elle s’assouplit, se contourne en lignes fantaisistes, se marie à la pierre qu’elle prétend décorer. En même temps, le sanscrit recule: la langue vulgaire, le névari, pénètre dans l’épi- grapbie; sans se hausser jusqu’à la littérature, elle exprime les réalités banales ou triviales que la langue sacrée ne sait plus ou ne veut plus rendre, les stipulations, les clauses, les limites des concessions, etc. Le parbatiya, depuis la conquête gourkha, se substitue par degrés au névari ; mais le sanscrit garde encore son prestige et continue à s’em¬ployer dans les invocations et le protocole des inscrip¬tions.
Malgré le voisinage du Tibet et les fréquentes relations des deux pays, les inscriptions tibétaines sont rares au Népal; je n’en ai pas trouvé d’anciennes, ni à Syambu Nath, ni à Budnath. Les Tibétains se contentent do graver avec une surprenante habileté de main la formule sainte : om manipadme hum sur les roches qui bordent la route. Le seul texte considérable est l’inscription bilingue de Syambu Nath qui commémore la restauration de l’édifice au XVIII siècle. J’espérais retrouver aussi un souvenir des Chinois qui visitèrent à plusieurs reprises le Népal; je n’ai vu que trois caractères chinois gravés sur une petite chapelle moderne à Syambu Nath.
Les suscriptions des copistes sont une ressource origi¬nale de l’histoire népalaise. Les couvents et le climat du Népal ont préservé un assez grand nombre de manuscrits anciens, tracés sur des feuilles de palmier (tâla-pattra) ; il faut sortir de l’Inde pour rencontrer des documents de paléographie indienne dignes d’être opposés à ceux du Népal : le Dhammapada de Kachgarelle manuscrit Bower, les trouvailles du Dr Stein dans le Takla-Makan, les feuilles de palmier d’IIoriuji au Japon. La plupart des anciens manuscrits népalais actuellement connus sont déposés, soit à la bibliothèque du Darbar, à Katmandou, soit à la Bibliothèque de l’université de Cambridge, qui a acquis la collection du Dr Wright. Les vieux stûpas, les couvents, les bibliothèques des particuliers recèlent encore d’inap¬préciables trésors qu’une exploration méthodique pourra rendre un jour à la science. Fidèles à un usage répandu dans l’Inde, mais plus spécialement observé au Népal, les scribes népalais indiquent à la suite de l’ouvrage terminé la date d’achèvement, souvent avec des détails qui permet¬tent d’en calculer l’équivalent européen sûr et précis : jour de la semaine, constellation lunaire, angles du soleil et de la lune, etc… Souvent aussi ils mentionnent le nom et les titres du roi régnant, si bien qu’une partie de la chrono¬logie népalaise est fondée sur ces signatures de scribes.
La numismatique, qui fournit un appoint si utile à cer¬taines sections de l’histoire indienne, fait à peu près entiè¬rement défaut au Népal. Les spécimens anciens qui ont été retrouvés jusqu’ici sont frappés par des princes de la première série épigraphique (VI-VII siècles de J.-C.).

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